Interviews:Nacer Djidjeli, secrétaire général du Syndicat des professeurs de médecine.L’élite de ce pays est-elle à ce point insignifiante pour nos gouvernants ?
Entretien réalisé par Mélanie Matarese |El Watan|28|03|2009|Ambiance tendue dans les hôpitaux publics où les professeurs en médecine ont décrété trois jours de grève par semaine et le boycott illimité des examens. Le secrétaire général du Syndicat national des professeurs en sciences médicales, Nacer Djidjeli, prévient : aucune réforme ne se fera sans eux.
Après le mouvement du mois de janvier, vous voilà à nouveau en grève…
Les enseignants chercheurs hospitalo-universitaires ont mis quatre ans pour ficeler un nouveau statut fixant les conditions de recrutement, de progression, les droits et les obligations des professionnels, etc. Tout… sauf notre rémunération, car les pouvoirs publics nous avaient demandé de laisser ce chapitre important pour la fin. Nous avons été assez naïfs pour les croire. Confiants, quel ne fut notre étonnement quand, du jour au lendemain, la télévision, par la voix du secrétaire général de l’UGTA, nous annonçait et en grande pompe la finalisation de la grille des salaires dont nous n’avions pas encore discuté ! C’est cette politique du fait accompli et cette atteinte grave aux libertés et au pluralisme syndical qui ont mobilisé et soudé les syndicats autonomes, du moins au début. En effet, cette cohésion ne dura malheureusement pas longtemps car, début 2009, nos collègues de l’enseignement, pour des raisons diverses, quittèrent notre bateau, et les syndicats autonomes de la santé se retrouvèrent seuls sur les chemins de la protestation.
En quelques mois, les syndicats de la santé publique ont aussi trouvé le moyen de se diviser...
C’est malheureusement vrai là aussi. Début janvier, ces syndicats, après une longue concertation, avaient décidé de lancer ensemble une grève pour dénoncer cette nouvelle grille des salaires. Nous avions sensibilisé nos confrères et déposé nos preavis de grève, mais grand fut notre étonnement quand nos collègues médecins de la santé publique (qui n’enseignent pas, ndlr) nous ont appelés pour nous annoncer sans aucune concertation préalable leur décision non négociable de geler leur participation à notre mouvement commun. Le conflit de Ghaza était la raison invoquée à cette décision prise la nuit et sans nous. Nous avions alors décidé de continuer seuls, et, pendant quinze jours, nous avons boycotté tous les examens en sciences médicales. Nos autorités de tutelle – ministère de l’Enseignement supérieur et ministère de la Santé – nous ont contactés pour nous expliquer qu’elles ne pouvaient pas satisfaire nos revendications pour le moment et qu’il fallait attendre que tous les statuts soient fixés. Ce que l’ancien chef du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, s’était engagé à faire, dans un décret, avant janvier 2008. Sur cette base, et puisque le statut des professeurs en médecine était prêt, nous ne voyions pas pourquoi attendre davantage. D’autant qu’aucune date butoir n’a été fixée. Pour sortir de cette crise, le ministère de la Santé et celui de l’Enseignement supérieur nous proposèrent une rétribution pour nos activités de soins à l’hôpital. Un avant-projet de décret réglementant cette rétribution, qui, faut-il le signaler, existait déjà dans nos statuts et n’était pas une indemnité, a été discuté et accepté par tous les partenaires du conflit qui consignèrent tout cela dans un procès-verbal. Suite à ces engagements, les assemblées générales décidèrent de geler notre mouvement de grève qui était à son paroxysme d’adhésion et de participation. Ce décret, qui devait être signé selon une procédure d’urgence trois mois après, n’a pas encore vu le jour. Encore une fois, nous apprenons à nos dépens que les engagements des pouvoirs publics avec même un procès-verbal signé n’engageaient que ceux qui ont été assez naïfs pour y croire… Le ministère de la Santé nous annonce (et nous le croyons) que le dossier ne dépendait plus désormais de son département. Tous ces reniements et tergiversations nous ont forcés à notre corps défendant à reprendre notre protestation avec arrêt cyclique des activités de santé trois jours par semaine et boycott illimité des examens en sciences médicales.
On peut imaginer qu’en cette période préélectorale, vous pourriez obtenir gain de cause…
Nous n’avons rien choisi ; les pouvoirs publics nous ont imposé tout cela. Il ne faut pas oublier que ce conflit dure déjà depuis deux années. Nos autorités avaient sans doute l’arrière-pensée que pendant la période préélectorale, nous n’oserions pas faire grève et qu’elles pouvaient se permettre tous les reniements. Elles se sont trompées. Nos revendications sont purement socioprofessionnelles. Si aujourd’hui se battre pour les libertés et le pluralisme syndical c’est faire de la politique, alors nous disons oui, nous faisons de la politique et nous l’assumons, même si ce ne sera jamais une politique partisane. Nous voulons être aussi une force de proposition, participer à la vie de la cité et apporter notre pierre à la construction de notre pays.
De quelle manière êtes-vous tenus à l’écart ?
Prenons un exemple : en ce moment, les pouvoirs publics révisent les textes du Code du travail… seuls, ce qui n’est pas normal. Autre exemple : le projet de la carte Chifa (carte à puce) : les professionnels de la santé ne sont même pas au courant. Est-ce normal qu’un projet aussi important soit décidé sans concertation, sans pédagogie, sans explication ? Les reformes, oui le pays en a besoin, mais il faut que les autorités comprennent qu’elles ne peuvent aboutir sans nous. Avant d’en arriver à la grève, nous avons saisi l’ancien chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem pour qu’il nous reçoive, notre demande est restée lettre morte. Nous avons adressé la même requête pour une audience à Ahmed Ouyahia dès son investiture en juillet 2008, même silence. L’élite de ce pays est-elle à ce point insignifiante pour nos gouvernants ?
Combien gagne un chef de service dans un hôpital public ?
Un chef de service en fin de carrière touche – salaire et indemnités comprises – 120 000 DA. Pour cela, il a traversé le plus long et le plus ardu des cursus universitaires qui soit. Comment voulez-vous garder les hautes compétences dans le secteur public alors que dans l’exercice privé, il gagnerait cinq à dix fois plus sans trop de responsabilités ? Un professeur en Mauritanie gagne deux fois plus et un Marocain quatre fois plus que leurs collègues algériens. Justice est le maître mot dans ce que nous revendiquons avec une société bâtie sur le mérite et la connaissance.
Bio express
Chef du service de chirurgie pédiatrique au CHU de Belfort (El Harrach, Alger) depuis deux ans, Nacer Djidjeli, 55 ans, a commencé sa carrière à l’hôpital Mustapha. Il est aussi président de la Société algérienne des chirurgiens pédiatres et président de la Fédération maghrébine de chirurgie pédiatrique. Il assume également la fonction de secrétaire général du Syndicat national des professeurs et docents en sciences médicales.
Interviews:L’humoriste Mohamed Fellag parle de son dernier spectacle à Libert;“L’Algérie est un moteur qui ne tombe pas en panne”.
Entretien réalisé par A.Ouali|Liberté |23|03|2009|
“Tous les Algériens sont des mécaniciens”, le dernier spectacle de Fellag, continue sa tournée des théâtres français avec un succès qui ne se dément pas. Dans cet entretien, le comédien revient sur sa carrière, ses relations avec l'Algérie et sur la polémique déclenchée par le spectacle.
Liberté : As-tu un compte à régler avec les mécaniciens en intitulant ainsi ton spectacle ? Mohamed-Saïd Fellag : Au contraire, j'en garde un souvenir émerveillé. J'ai roulé en Algérie pendant 18 mois grâce à un ressort de stylo qu'un mécanicien amateur a recyclé dans ma voiture. À travers eux, c'est un hommage que je rends à l'ingéniosité des Algériens et à leur génie d'invention et d'adaptation. Dans mon spectacle, tous les personnages qui participent à la réparation d'un moteur forment une galerie de portraits, tous très attachants. Il y a un prof de philo francophone au chômage, un retraité de la Sécurité sociale, un musulman rigoriste, et bien d’autres. Même quand ils ne partagent pas les mêmes idées, ils ne s'entretuent pas. Ils confrontent leurs points de vue de façon paisible et rigolote. En aucun cas, je ne les juge. Tous ces personnages, je les aime. J'essaie de montrer comment ils arrivent à communiquer, à être en symbiose. Telles des pièces d’un moteur, ils agencent leurs personnalités respectives pour mieux vivre ensemble. Même si c’est avec des bouts de ficelle.
Les Algériens sont tous des mécaniciens, est-ce que cela veut dire que l'Algérie est un moteur qui tombe tout le temps en panne ou au contraire qui ne risque rien avec tous ces mécaniciens qui veillent sur lui ? Les deux, mon général. C'est un moteur qui a des ratés mais qui, en même temps, tourne grâce au génie de ces mécaniciens pour qui j'ai beaucoup de tendresse. À vrai dire, je n'en ai pas autant pour les gens du pouvoir, en tout cas pas assez pour les mettre en scène. J'ai vécu dans un milieu populaire, c'est mon humus, mon bocal. Je me sens comme un poisson dans ce “qazane”. Les travers, les trategs, les défauts, voire les tares de mes personnages sont le produit d'une situation sociale. Quand je parle de la “saleté” de Monsieur Saïd, par exemple, les spectateurs tels des convives intelligents comprennent. Ils savent que c'est une caricature. C’est un prétexte pour parler des pénuries d’eau qui furent chroniques. Le taux démographique très élevé chez Saïd rend aléatoire et difficile le bonheur de prendre une douche. Je ne me moque pas. Je pastiche. Je grossis les traits pour mettre le doigt sur une situation sociale pénible, précisément là où ça fait mal. Mes personnages sont issus des classes populaires. Ils retournent les choses avec humour pour prendre des revanches sur des situations contre lesquelles ils ne peuvent souvent rien dans la réalité. Les propos des personnages n'expriment pas l'opinion de l'auteur. En inventant un monde imaginaire, l’artiste donne l’illusion de la réalité. Des personnages de différents caractères se conduisent et pensent en fonction de leur philosophie propre. Le créateur de cet univers fait faire des choses méchantes aux méchants, des choses perverses aux pervers... C’est le propre même de notre métier. Afin de répondre à la censure, mieux, aux anathèmes, prononcés par certains de ses compatriotes à cause d’un personnage de son dernier roman proférant des choses supposées abominables sur l’Égypte et les Égyptiens, l’écrivain Alaâ El-Aswani évoque le danger consistant à croire que les propos tenus par les personnages d’un roman, un film ou encore une pièce de théâtre, sont ceux de l’auteur. Extrait : “L’homme de lettres n’est pas un chercheur scientifique. C’est un artiste marqué dans sa sensibilité par des personnages de la vie quotidienne et qui essaie de les faire passer dans son œuvre. Ces personnages traduisent une vérité humaine mais pas obligatoirement sociologique. Le travail littéraire peut nous donner des indications utiles sur une société donnée, mais il ne peut pas présenter une vérité au sens scientifique du mot.”
Pour la première fois, des personnages ne sont pas joués par Fellag seul. Cette fois-ci, tu es en compagnie d’une femme, une comédienne française. Changement de forme important dans l’évolution de ton écriture et dans ton style de mise en scène ? J’étais comédien au TNA et dans différents théâtres régionaux de notre pays. Précisément trois ans au théâtre de Annaba, deux ans à la Maison de la culture de Tizi Ouzou et pendant deux ans au théâtre de Bougie. J’y étais vraiment heureux. J’ai toujours eu le goût du partage. Ce fut un bonheur de travailler en troupe. Le faire avec mes copains comédiens, frères d’art, compagnons de misère, fut un régal, une véritable jubilation. C’était nos années superbes. On avait foi en l’avenir. On croyait même qu’il allait être radieux. On jouait des pièces légères, chaleureuses, rigolotes même quand elles ne pointaient pas au registre de la perfection. Elles étaient tout simplement humaines. On s’amusait beaucoup. J’en garde des souvenirs émus. Magnifiques. Le manque d’auteurs de théâtre était un problème très crucial. Le grand problème. L’inertie et la léthargie de notre théâtre en proviennent. D’ailleurs, c’est ce qui m’avait fortement incité à écrire. À raconter des histoires, les nôtres propres. Le besoin était grand d’exprimer ma vision personnelle du monde et du tintamarre algérien. Le one man show n'était donc pas réellement un choix, c’était une urgence. Octobre 88 en fut l’acte fondateur. C’est le mythe théâtral fondateur de Mohand-Saïd Fellag. Cocktail Khorotov en fut le détonateur. La situation politique s’est alors emballée. La crise sociale s’est aggravée et les prix du pétrole se sont effondrés. Photographie triste et inquiétante de la fin des années 80. Tels des cumulonimbus, des jours sombres s’annonçaient. Le théâtre qui devait être le pain quotidien du peuple ne portait pas ses rêves, ses idéaux. Notamment en raison du déficit chronique d’auteurs. Les gens du peuple, eux, bien en avance, avaient plus de lucidité et d’humour pour mieux raconter les événements. J'ai écouté les gens, j’ai cultivé leur langue, j’ai adopté leur langage et j’ai épousé leur style. Et le premier mixage fut Cocktail Khorotov que mes compatriotes ont savouré telle une délicieuse garantita bel kemmoun accompagnée d’un leben pure bagra, non pasteurisé. Comme ça a fermenté tout de suite, j'ai continué à brasser mon “yaourt” théâtral. Quelques années plus tard, contraint à l'exil, je suis parti en France avec des valises pleines d’histoires destinées initialement à être jouées au pays. J’ai déballé mes valises et déroulé les pages de mes histoires algériennes. Aujourd'hui que mon pays est plus calme et plus stable, et moi-même plus apaisé, j’ai senti le besoin de m’éloigner de l’espace du one man show et revenir à mes premières amours, ma vraie raison d’être, le théâtre. Le désir des planches est revenu, irrésistible. Entre Marianne Epin, grande comédienne de théâtre qui a notamment joué Feydeau, Tchekhov, Molière, Shakespeare, notre vénérable cheikh Zoubir national et moi-même, il y a une rare connivence théâtrale. De même une grande complicité artistique et intellectuelle. Dans Tous les Algériens sont des mécaniciens, Shéhérazade et Salim forment un couple connivent, complice, visiblement heureux. Ce duo n'est pas dans le conflit. Salim-Fellag n'est pas macho comme on imagine qu’il aurait pu l’être. Shéhérazade-Epin n'est pas une femme soumise. J'avais envie de montrer un couple algérien dans le bonheur et la sérénité. Une femme et un homme qui racontent leur quartier de manière poétique, fantaisiste, avec beaucoup d’amour, mais d’une façon forcément caricaturale car ne l’oublions pas, nous sommes au théâtre. Au second degré, les ondes que la doublette transmet à un public heureux lui aussi par effet d’identification sont autant de messages pour une Algérie heureuse.
Justement, tu es suspecté de vouloir dégrader l'image de l'Algérie, qui plus est devant le public français et sur la plus belle avenue du monde ? Quel est l’intérêt pour moi de dégrader l’image de mon pays ? Ce serait scier la branche sur laquelle je suis assis. Vraiment, on nage dans l’absurde, en apnée, jusqu’à la noyade. Si le ridicule pouvait tuer, il y aurait sur le trottoir nombre de ces procureurs qui s’érigent en dispensateurs de brevet de bon patriotisme et de parfait nationalisme. Le cimetière de la bêtise serait surpeuplé de ces “khorotos”. Ces zigotos feignent d’oublier que je suis l’un des meilleurs contributeurs à l’amélioration de l’indice I.B.B.N., l’indice de bonheur brut national. Au Théâtre du Rond-Point, il y avait tous les soirs huit cents personnes dont la moitié étaient des compatriotes d’ici et de là-bas. Ces Algériens spectateurs et néanmoins mes frères et sœurs ont avec l’artiste l’Algérie en partage. Ils avaient le rire du bonheur éclatant. Après chaque représentation, ils repartaient chez eux plus légers en traversant la plus belle avenue du monde qui soudain leur semblait plus accueillante, plus familière. N’est-ce pas là une belle victoire du théâtre, du rire qui abolit toutes les frontières ? Preuve que l’humoriste est un jeteur de passerelles.
Pour les Algériens ou pour les Français ? Les Français qui viennent voir mes spectacles ne sont pas des racistes assoiffés de déclin algérien. Ce sont des amoureux de théâtre, des goûteurs d’histoires savoureuses et de bons mots. Ils vont à la découverte d’un auteur, d’un acteur dont ils aiment la façon singulière pour eux de raconter le monde, de dire son Algérie. J’aurais pu être Mexicain ou Chinois, ce serait pareil. Ceux qui disent que l’artiste ne devrait pas “déballer notre linge sale” chez Fafa, oublient que je joue mon théâtre dans ses salons. Je ne vais quand même pas empêcher les Français de venir au théâtre. Ce serait le comble de l’absurde. Imaginez Coluche, de son vivant, exigeant que n’assistent à ses shows que des spectateurs français, des Gaulois pur jus.
Cette critique de ton spectacle a donné lieu à une débauche de commentaires sur Internet. Qu’en penses-tu ? J'ai surtout lu avec un immense plaisir que la plupart des internautes apprécient mon travail. Je suis très touché par leur amitié et leur fidélité. Je les en remercie fraternellement.
Le site kabyle.com t'accuse de l'avoir menacé de poursuites judiciaires après la publication d'un commentaire qui t'a paru désagréable. Fellag dans le rôle de censeur ? Kabyle.com a publié en une, un long “article”, à côté de la photo de l’affiche de mon spectacle. Le titre en gras : “Fellag danse nu devant les voisins.” Le contenu de cette prose diffamatoire, médiocre, affabulatrice est le produit d’un esprit tourmenté. On sait que la critique est facile et que le dénigrement plus aisé ; l’art, celui de la vraie critique théâtrale étant en revanche beaucoup moins simple. Yehssbou ghir adji w-zdem ! Ça devrait rappeler le nom de quelqu’un auquel “kabyle.com” ne devrait pas être indifférent. En publiant ces propos diffamatoires kabyle.com en partage amplement la responsabilité.
Après quinze ans d’exil, est-ce que tu ne penses pas qu’il est temps d’aller recharger tes batteries en Algérie ? J’ai des batteries “high life”, longue durée, pour moteur (à rire) turbocompresseur. Je l’ai déjà dit ailleurs, l’Algérie, notre pays, est mon logiciel. Il est régulièrement mis à jour. Thamurth est l’ADN de mon inspiration permanente. Je suis toujours en immersion dans l’humus et le tumulte algériens. C’est ma gazouze Hamoud Boualem, ma loubia harrra de la rue Tanger, mon seksu s-ivawen, ma musique chaâbi. Mon Algérie, d’Alger à Bordj Badji Mokhtar, d’Oum-Etteboul à Zoudj Bghal, c’est mon mazout, mon azote, mon oxygène.
Interviews:Mourad Preure (Expert pétrolier international).« Je suis inquiet pour l’avenir immédiat de l’OPEP si la crise perdure ».
Entretien réalisé par Ali Titouche |El Watan |15|03|2009|Mourad Preure est professeur de stratégie et de géopolitique et directeur de MP Strategy Consulting, un cabinet de conseil en stratégie spécialisé dans la prospective, les études stratégiques et énergétiques, l’intelligence économique, le knowledge management, le montage d’affaires et le coaching de dirigeants.
L’OPEP pourrait décider d’une nouvelle réduction de la production lors de sa réunion à Vienne, aujourd’hui, a laissé entendre le secrétaire général de cette organisation. Selon vous, cette nouvelle réunion serait-elle en mesure de hisser les prix aux niveaux souhaités, ce que le sommet d’Oran n’a pu – jusqu’ici – réussir ? Un responsable de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole a estimé la probabilité que l’OPEP réduise sa production à 50%. On peut penser que la probabilité pour que l’OPEP ne parvienne pas à un consensus autour d’une réduction de la production est aussi de 50%. Alors qu’elle a réduit au total sa production de 4,2 mbj (soit 5% de la production mondiale), l’OPEP est en effet dans une situation délicate. Elle doit encore envoyer un signal fort au marché, tout en se préoccupant de garder sa cohésion. Car la somme des réductions de production tend à devenir importante et avec elle la « spare capacity » (la capacité de production inemployée) qui atteint les 8 mbj, selon M. El Badri, secrétaire général ; et lorsque l’on prend en compte les projets en développement déjà lancés et qui vont arriver en production, elle tend dangereusement vers les 10 mbj qu’elle pourrait atteindre, voire dépasser vers la mi-2009. Avec un tiers de sa capacité de production inutilisée, la cohésion de l’organisation deviendrait très fragile. Une situation comparable à celles de 1985 et 1986, où la solidarité entre membres s’est délitée brutalement, provoquant une guerre des prix et un effondrement des cours, n’est pas à exclure. Je suis assez inquiet pour l’avenir immédiat de l’OPEP, si la crise perdure. La chute des prix, si elle se maintient, deviendrait de plus en plus dangereuse pour les pays producteurs, mais pas seulement. Je pense qu’une situation chaotique, alors que l’économie mondiale, elle-même, est désespérément à la recherche de la « loi générale de son mouvement », nous conduirait à des extrémités totalement imprévisibles. Le marché a perdu tous ses repères et montre chaque jour qu’il est beaucoup plus sensible aux mauvaises nouvelles, qu’il est surtout focalisé sur la destruction de demande. Il ne faut pas attendre qu’une décision de baisse de la production de l’OPEP fasse réagir immédiatement le marché à la hausse, pas plus que les précédentes décisions d’ailleurs. Elle contribuera peut-être à enrayer les tendances baissières si elle s’accompagne de signaux émis par d’autres pays producteurs, notamment la Russie. Je pense que le marché prend déjà acte de l’effort fait par l’OPEP pour garder un minimum de discipline, même si c’est surtout les indications provenant du côté de la demande et des stocks qui agissent le plus à court terme.
Les pays membres de l’Opep estiment qu’un prix supérieur à 70 dollars le baril est possible pour l’année en cours, sachant que les prévisions de croissance mondiale et de la demande de pétrole sont des plus sombres. Quel est votre avis ? Aujourd’hui, force est de constater que l’intervention de l’OPEP a empêché les prix de s’effondrer. Les quotas de production ont été globalement bien respectés. On parle de 80%, ce qui est remarquable. Je ne parle pas de redressement, mais toutes proportions gardées, il faut se féliciter du résultat obtenu. Il reste que les pays non OPEP, au premier rang desquels la Russie, sont en deçà de leurs responsabilités et cette situation ne peut pas durer. L’offre non OPEP est toujours à son maximum, alors que l’heure est à la défense d’un prix minimum dans un contexte de crise grave. L’OPEP ne peut pas assurer toute seule la défense des prix au risque de s’exposer elle-même à l’éclatement. Le jeu actuel de la Russie sur la scène énergétique me semble dangereux. Avec la crise des approvisionnements gaziers européens qu’elle a déclenchée, elle a exposé le gaz naturel de manière irréversible à une politique de substitution dont les effets apparaîtront à terme et qui seront dommageables pour tous les producteurs. Dans le cas du pétrole, elle se contente de tirer profit des efforts de l’OPEP tout en restant attentiste, cela est dangereux, je le répète. Je serai très prudent quant à l’objectif d’un prix du pétrole à 70 dollars en 2009. Je pense que la demande va rester fragile et les stocks importants, que ces paramètres pèseront sur les prix tout au long de l’année. Malheureusement, les prix semblent voués à fluctuer autour de 40 dollars les trois premiers trimestres. Dès 2010, une dynamique haussière se mettra à l’œuvre et portera les prix, dans une première étape, autour des 60 dollars le baril vers la fin 2009, puis vers des sommets difficilement prévisibles et qui pourraient s’amorcer par l’atteinte structurelle d’un nouveau palier qui pourrait être de 100-150 dollars, puis atteindre 200 dollars, voire plus avant la fin de la décennie. Sur le long terme, la logique voudrait que les prix fluctuent autour d’un pivot de 80 dollars le baril (constant) pour permettre une relative harmonie dans la croissance de cette industrie. Il faut cependant qu’un consensus s’établisse très vite sur des mécanismes du marché plus transparents et une régulation qui permette l’atteinte d’un tel objectif. Et là ce n’est pas gagné ! Loin s’en faut. Je pense plus que jamais nécessaire d’aborder la prévision de prix avec prudence, car beaucoup de paramètres échappent encore à l’analyse. Mais je ne vous cache pas ma grande inquiétude. Voilà pourquoi je recommande, pour ce qui concerne notre pays, de contenir le niveau de production, de préserver les volumes, de ne pas monétiser inutilement à vil prix des réserves qui seront demain d’autant plus précieuses qu’elles seront encore plus rares et difficiles à produire.
L’OPEP a annoncé avoir décidé de geler 35 projets d’exploration sur les 150 programmés. Pensez-vous que les marchés vont réagir positivement à cette nouvelle donne ? Alors que les niveaux de prix atteints pendant l’été 2008 comportaient une composante de destruction de demande, ce que nous voyons aujourd’hui est la situation inverse. Il y a une destruction d’offre qui m’apparaît pour une part structurelle. Les projets reportés par les compagnies pétrolières et les pays producteurs ne pourront pas être repris rapidement ni dans les termes contractuels retenus à l’origine. Tous les spécialistes en boule de cristal vous le diront : moins c’est cher, plus on gaspille et moins on investit, par conséquent moins on aura à consommer demain ; mais personne ne sait de science certaine quand surviendra la rupture. On sait seulement qu’elle sera brutale et dommageable pour tout le monde ! En effet, comme vous l’évoquez, 35 projets ont été repoussés par les pays de l’OPEP à 2013, mais d’autres encore prévus pour 2012 sont dans une totale incertitude. C’est un signal fort. Cela est moins médiatisé, mais il faut savoir que les investissements dans l’exploration production, alors qu’ils volaient de records historiques en records historiques ces dernières années, connaissent aujourd’hui un ralentissement brutal. En 2007, ils ont progressé de 19% pour atteindre 330 G$. En 2008, ils progressent encore de 18% pour s’établir à 400 G$. L’AIE estime le besoin de l’ordre de 8400 G$ d’ici à 2030, soit un rythme moyen annuel de 350 G$ au moins. Or, pour 2009, du fait de la baisse des prix mais aussi du « credit crunch », on anticipe déjà une baisse qui pourrait atteindre 5%. Cela, alors que la production mondiale décline et que nous approchons du peak oil.
Quel est l’apport des producteurs non Opep ? La Russie s’était pourtant engagée, lors du dernier sommet d’Oran, à œuvrer pour une coopération plus étroite avec l’Opep. On constate que pour la première fois, l’AIE, par la voix de son directeur général, encourage paradoxalement l’OPEP à baisser sa production. Que ne le fait-elle pas pour les producteurs non OPEP ! Je l’ai déjà dit, la position des producteurs non OPEP ne me semble pas responsable. L’OPEP représente 43% de la production mondiale. La Russie, à elle seule, représente 12,6% de la production. Il est temps qu’elle fasse des efforts ainsi que tous les autres producteurs non OPEP ! Car les réductions doivent être significatives tant que l’excédent de stocks disponibles, qui pèse sur les prix et qui est de cinq jours de consommation, sans compter les stocks se trouvant en mer dans les bateaux, n’est pas résorbé. L’OPEP a donné l’exemple. Elle doit cependant maintenir un effort sérieux de discipline pendant au moins trois mois et pour un volume dépassant ces 4,2 mbj déjà décidés, ce qu’a évoqué d’ailleurs le ministre algérien. Peut-être encore un à deux millions de barils par jour devront être ponctionnés pour cela. Ceci exige beaucoup de l’organisation alors que les capacités non utilisées s’accroîtront et pèseront sur les prix, comme nous l’avons évoqué plus haut. Il faut souhaiter une intervention résolue, donc avec un effet rapide qui se traduira très vite par un accroissement des recettes d’exportation de ces pays. Sinon, l’indiscipline menace et avec elle le chaos. La sortie de crise ne peut se concevoir sans une franche participation des pays non OPEP. Je pense qu’une intervention des Etats pour une concertation globale est nécessaire, car on joue avec le feu.
Chakib Khelil vient de déclarer que les recettes pétrolières de l’Algérie sont attendues en forte baisse, à près de 30 milliards de dollars si les prix du baril restent à leur niveau actuel. Ce chiffre représente une baisse de 60% des recettes. Quel serait l’impact de cette chute des recettes sur l’équilibre budgétaire de l’Etat ? Je pense que la situation que nous vivons en Algérie est potentiellement possible dans la mesure où nous dépendons exclusivement de l’exportation d’une ressource dont le commerce est le cadre d’une forte spéculation. Elle n’a rien de surprenant. La réalité est que notre ministre de l’Energie avance, sur la base de données vérifiées – je suppose –, une prévision de recettes d’exportations de 30 milliards de dollars alors que nous évoluons avec un rythme d’importation de 40 milliards de dollars et une industrie qui ne représente que 5% du PIB, autant dire qu’elle est quasiment inexistante. Il est clair que dans ces conditions, il faudra réduire la voilure. La prospérité pétrolière avait induit des comportements rentiers, un syndrome connu sous le nom de Dutsch disease ou malaise hollandais et où les importations anarchiques rendues possibles finissent par inhiber toute possibilité de développement national, entraînant une forte mortalité d’entreprises et une dépendance accrue de l’économie vis-à-vis des importations. Il est clair que cela n’est plus possible. Au-delà des coupes budgétaires qui s’avéreront impératives, il faudra changer totalement de perspective stratégique et asseoir le développement sur les PME nationales, revenir au patriotisme économique et consacrer le principe de la préférence nationale. Tout porte à croire que cette crise va précipiter une nouvelle restructuration et un puissant mouvement de fusions-acquisitions dû, pour l’essentiel, aux dépréciations boursières d’acteurs pétroliers de qualité en même temps que les acteurs de grande taille détiennent de fortes disponibilités en cash. Nous allons connaître un changement de taille critique pour les compagnies pétrolières, ce qui pourrait mettre en danger Sonatrach. Je pense que nous devrions nous préparer à acquérir des réserves ainsi que des sociétés détenant des technologies clés. De grandes sociétés de services pétroliers vont connaître des difficultés du fait de la contraction du marché de l’amont et sont des cibles de qualité qu’il faut convoiter. Une fenêtre d’opportunité va s’ouvrir qu’il serait imprudent de rater, d’autant que notre pays dispose de ressources financières.
Interviews:Imane Hayef Ighilahriz. Responsable des travaux d’enquêtes sur les droits égalitaires.
Entretien réalisé par Salima Tlemçani |El Watan |08|03|2009|Ayant managé les deux enquêtes sur l’opinion des Algériens sur les valeurs égalitaires, commandées par le Centre d’information et de documentation sur les droits des femmes et des enfants (Cidef), Imane Hayef Ighilahriz, du bureau d’études Ecotechnics, a exprimé son inquiétude face au désert socioculturel et à la violence dans lesquels vivent les adolescents. Dans cet entretien, elle revient sur le port du hidjab, l’héritage et d’autres points forts des deux enquêtes.
Dans votre enquête, les Algériens sont partagés entre deux pôles en ce qui concerne leur opinion sur les valeurs égalitaires. L’un est constitué de « contre » et l’autre de « pour » et, entre les deux, il y a un nombre important de gens difficiles à situer. Peut-on dire que ce sont ces gens qui ont engendré la régression constatée depuis l’année 2000 ? En 2008, 2 Algériens sur 10 se sont déclarés favorables aux valeurs égalitaires. D’un autre côté, vous avez aussi 2 autres Algériens sur 10 qui ont exprimé un avis réfractaire à l’égalité des sexes. Au milieu, il y a une masse partagée en deux sous-populations avec les mêmes proportions, l’une plus proche des favorables et l’autre penche plutôt vers les réfractaires. C’est cette masse intermédiaire qui a augmenté par rapport à 2000 et, malheureusement, c’est la sous-population des plus proches de la catégorie des personnes réfractaires à l’égalité qui a pris de l’ampleur. Il y a eu un basculement d’une partie de la population qui était située en 2000 dans la catégorie des favorables vers celle des ni pour ni contre.
Peut-on dire que même les petits acquis en matière de droits égalitaires risquent de disparaître au regard du nombre important de personnes qui ont basculé dans le camp des hésitants ? Si nous prenons le problème uniquement sous l’angle des valeurs égalitaires, il faut reconnaître que jusqu’au XXe siècle, y compris en Occident, les hommes et les femmes n’avaient pas les mêmes droits et c’est avec beaucoup de résistance que ces principes ont fini par être acceptés. Donc il est normal qu’il y ait des réticences et des oppositions à l’égard de l’égalité entre les sexes, chez nous. Les acquis ne seraient pas menacés si à côté, ceux qui représentent le peuple et les décideurs vont de l’avant en adoptant un projet politique qui dépasse la société de 20 ou de 25 ans. Un projet qui serait la locomotive qui pousserait le pays vers le développement et de la modernité. Prenez l’exemple de l’énergie, les décideurs sont en train de préparer l’après-pétrole, dans 50 ans. C’est exactement la même chose pour les projets socioculturels. Le constat est là et mérite que l’on se penche rapidement sur la question pour que les droits à l’égalité ne soient pas affirmés uniquement dans les lois, mais également dans les relais administratifs, dans les médias, dans les livres, dans les programmes scolaires, etc. La société a fait un grand pas en avant dans la mesure où la moitié des Algériens pense que les frères et sœurs doivent avoir droit à un héritage égalitaire. C’est la réalité de la vie quotidienne qui a engendré ce changement. Nous avons eu un cas vécu d’un citoyen qui avait une fille unique ; lorsqu’il est mort, il lui a laissé comme héritage une vieille voiture. L’héritière avait été obligée d’aller voir ses dix oncles pour leur faire signer des donations pour avoir possession du véhicule. Vous imaginez l’aberration. Les Algériens qui approuvent l’égalité dans le partage de l’héritage sont confrontés quotidiennement à une réalité du XXIe siècle où des familles vivent des drames auxquels il faut trouver des solutions. Ils réfléchissent par rapport à leur vécu.
Peut-on s’attendre à ce que le tabou autour du débat sur l’héritage en Algérie soit brisé un jour ? La société a déjà ouvert le débat sur la question et elle l’a fait seule parce que le pouvoir politique ne l’accompagne pas. Nous savons tous aujourd’hui que les gens disent qu’à partir du moment où le Coran permet les « testaments », les familles qui ont une descendance féminine peuvent faire « écrire » leurs biens à leurs filles. Certains vont dire qu’un hadith l’a proscrit, mais nous disons que les oulémas (savants religieux) ouvrent la jurisprudence pour trouver un consensus parce que le texte sacré a ouvert une voie dans ce sens. Des réalités commencent à émerger et plongent des familles dans des drames. Avant, les gens hésitaient à faire des donations ; allez voir chez les notaires combien de familles l’ont fait, ces dernières années. La société est en train de contourner les lois pour régler des situations d’injustice parce que le législateur ne fait pas d’effort pour lui faciliter la vie.
Comment expliquer que les Algériens, nombreux à être défavorables à la polygamie et à l’égalité dans le partage de l’héritage entre frères et sœurs (des questions très marquées par la tradition religieuse), sont aussi nombreux à souhaiter que toutes les femmes portent le hidjab ? N’est-ce pas un paradoxe ? Le hidjab couvre l’extérieur de l’individu et, à travers lui, la personne affirme une appartenance à quelque chose. En fait, pour ce qui est de la polygamie, nous n’avons pas posé la question directe : « Etes-vous pour ou contre la polygamie ? » Nous avons d’abord interpellé l’individu en lui disant : « Est-ce que vous permettriez que votre époux prenne une deuxième épouse ? » Tout de suite, l’individu se projette dans le réel. C’était extraordinaire parce qu’il n’y avait aucune gêne à répondre à cette question. Ensuite, nous l’avons interrogé sur son opinion en lui demandant : « Etes-vous d’accord avec la suppression de la polygamie ? » Alors là, ils expriment leur refus en disant : « C’est permis par la religion. » Il y a toujours une sorte de dichotomie entre ce que l’Algérien fait dans la vie réelle et les valeurs qu’il est censé défendre…
Sommes-nous devant une hypocrisie collective ? En fait, il y a une différence entre le comportement de l’individu quand il est personnellement projeté dans une situation et ce qu’il affiche. Maintenant, il est vrai que la polygamie reste une pratique marginale – entre 4 et 6% de la population – mais cela ne veut pas dire qu’il faut l’encourager. Les gens répondent par oui ou non aux questions même si elles sont très précises. La moitié dit qu’elle est d’accord pour la suppression de la polygamie, l’autre moitié reste hésitante en adoptant la position du « oui mais... ». Maintenant, la relation que nous pouvons faire avec le port du hidjab encore une fois nous renvoie vers la question de l’apparence. C’est elle qui compte le plus dans notre société. Ce que les gens font réellement est parfois à l’opposé de ce qu’ils laissent apparaître ….
Et la religion, alors ? Elle y est, mais pas trop. Lorsque nous avons posé la question « pourquoi avez-vous porté le hidjab ? », la raison la plus fréquemment citée a été « parce que cela me permet de circuler plus librement, d’être moins embêtée dans la rue, de ne pas subir le regard de la société ou pour se sentir plus protégée dans l’espace public ». La seconde raison est l’obligation familiale, notamment pour les femmes mariées, tout comme pour le travail d’ailleurs. Finalement, le hidjab est, dans la majorité des cas, mis par obligation familiale mais aussi de l’entourage du fait que tout le monde le porte dans le quartier ou dans le village. Les motifs religieux ne viennent qu’en troisième position avec de faibles proportions. Cependant, les femmes des deux premières catégories disent quand même qu’elles ont fini par être convaincues du port du hidjab parce qu’elles sont musulmanes. En réalité, le religieux est toujours cité, y compris par celles qui disent qu’elles ont mis le hidjab par obligation familiale ou pour circuler librement dans la rue. Est-ce pour se justifier ? Il faudrait peut-être faire une autre enquête de type qualitative pour comprendre quelle est la vraie raison du port du hidjab.
Dans votre enquête, vous avez distingué trois types de hidjab : le traditionnel, le moultazem (rigoureux) et le hidjab moderne. Ce dernier semble avoir été adopté par la plus grande proportion des femmes. Pourquoi, selon vous ? Les filles qui portent la tenue moderne et le foulard représentent 38% de la population féminine, suivies de celles qui préfèrent le hidjab moultazem avec 34% et de celles qui restent encore accrochées à la tenue traditionnelle (2% seulement). Le hidjab moultazem concerne beaucoup plus les femmes âgées de 50 ans et plus. Ce sont en fait une majorité de mères qui n’ont pas porté la tenue moderne. Elles ont abandonné le haïk ou la m’laya durant les années 1980 et 1990 pour passer directement au port de la djellaba ou de la gandoura avec un foulard. Celles qui s’habillent en jean ou en tailleur et enveloppent leurs cheveux avec un foulard constituent la catégorie des plus jeunes, entre 18 et 35 ans et, en général, ce sont des filles célibataires ou des jeunes mariées. C’est une tendance récente parce que la génération des 50 ans et plus a connu les années 1970 et 1980 durant lesquelles les femmes étaient soit en haïk soit en moderne dans la rue.
Mais il y avait beaucoup plus de femmes habillées de manière moderne que de femmes qui portaient la tenue traditionnelle… Aujourd’hui, il y a plus de femmes dans la rue qu’avant, avec une forte proportion de celles qui se voilent. En fait, il y a un lien à faire avec le travail des femmes. Lorsque nous avons posé la question relative aux interdits familiaux, le travail a été cité très fréquemment comme interdit. Si l’on extrapole à la population, nous nous sommes rendu compte que finalement, il y a 1,5 million de femmes qui sont privées de travail par leur famille. Les mariées constituent la plus grande proportion. Le taux d’activité des femmes reste minime, même s’il est passé de 12% en 2001 à presque 15% en 2007. Les chiffres de l’ONS montrent également que parmi les femmes mariées en âge de travailler 2007 (15 ans et plus), seules 9,6% ont un emploi, alors que les célibataires sont de 12,5% et les divorcées 31%.
Dans votre enquête consacrée aux adolescents, vous avez relevé que ces derniers autant que leurs aînés étaient réfractaires à certaines valeurs égalitaires. Comment l’expliquez-vous ? En absence d’épanouissement culturel, comment voulez-vous qu’un adolescent puisse avoir une ouverture d’esprit, une volonté de dialoguer et d’accepter les opinions différentes ? Non seulement, il n’a pas appris à l’école à avoir une vision critique, mais en plus il a été privé de tout ce qui contribue à l’ouverture d’esprit. Un adolescent déborde d’énergie qu’il faut canaliser par des activités socioculturelles. Le sport est primordial, mais quand on voit que 10% seulement des adolescents le pratiquent, nous comprenons pourquoi il y a tant de violence dans les stades et dans la rue. Il y a aussi les autres loisirs culturels, comme le théâtre, la danse, la musique, les clubs, l’expression corporelle, le dessin, etc. qui ont disparu de l’école. L’enfant doit s’exprimer pour libérer ses énergies, sinon il deviendra frustré, extrêmement fragile et surtout facilement emporté par n’importe quel courant ou idéologie.
En fait, l’adolescent reflète l’image de ses parents ... Vous avez mis le doigt sur un point très important. Heureusement qu’il y a la famille parce que chez un enfant, il y a ce que construisent les parents et ce que l’école apporte. Cette partie de sa vie est très importante puisqu’il passe plus de temps à l’école qu’au sein de sa famille. Même les enseignants ont un rôle à jouer. En Avez-vous vu un, un jour, demander à un élève qu’il soit du primaire, du collège ou du lycée, de ramener un livre de lecture ou même de poésie ? La lecture n’est pas uniquement le fait de lire, mais d’apprendre aux enfants qu’il y a des gens qui écrivent et qui ont des pensées différentes. Si les adolescents avaient baigné dans cet environnement, ils auraient eu des opinions différentes de celles de leurs parents.
Faut-il s’inquiéter, à l’avenir, du fait de constater qu’une bonne proportion d’adolescents est réfractaire aux valeurs égalitaires ? Oui, cela fait peur, surtout qu’il s’agit de la génération de demain dont les deux tiers n’ont jamais lu de livre ni aucune revue. Si, en plus, ils ne peuvent pas pratiquer de sport et prendre part à des activités culturelles, vraiment cela fait peur. Cette frange doit nous dépasser en tout, dans les idées, l’ouverture d’esprit, la réflexion, etc. Derrière les valeurs égalitaires, il y a aussi tous les autres droits à la liberté. Si la génération de demain ne nous dépasse pas sur ces principes fondamentaux, il y a matière à s’inquiéter. Mais en même temps, il y a beaucoup d’éléments dans l’enquête qui montrent que les ressorts sont là et qu’en dépit de la frilosité des pouvoirs politiques, la société essaye d’avancer. Cependant, si des efforts ne sont pas consentis pour l’aider à poursuivre sa voie, elle sera la proie de tous les mouvements de recul et de conservatisme.
Interviews:Présidentielles 2009, entretien avec Kader Abderrahim, chercheur à l’IRIS.
Entretien réalisé par Fayçal Anseur |Algerie-Focus|07|03|2009|Kader Abderrahim est diplômé en Sciences-politiques. Il est également journaliste à TV5 où il est chef de service en charge du Monde arabe. Il a parallèlement exercé des fonctions de consultant sur l’Algérie auprès de l’International Crisis group et de l’International for Strategic Studies, et sur le Maghreb auprès du Centre d’Analyse et de Prévision au Ministère des Affaires étrangères. Il est par ailleurs l’auteur de nombreux articles sur le Maghreb et le Machrek. Dans l’entretien qui suit, Kader Abderrahim nous livre son analyse de la situation politique et sociale ne Algérie à la veille des présidentielles du 9 avril 2009.
1- Avec son amendement de l’article de la Constitution qui limitait à deux les mandats présidentiels, et sa présentation pour sa succession à la tête de l’État, Bouteflika n’est-il pas simplement dans cette démarche absolutiste que l’on remarque chez les dirigeants arabes et que l’Algérie avait su dépasser un temps ?
La plupart des personnages politiques ont tendance à considérer qu’ils sont indispensables à leur pays. La difficulté est de parvenir à trouver un équilibre entre ce qui relève de la mise en application d’un programme politique et l’affirmation du pouvoir. En clair et dans un schéma idéal, il faudrait, pour un pays comme l’Algérie, que les institutions soient légitimes et non qu’elles soient un paillasson pour servir les ambitions des uns et des autres au gré des situations. Les dernières consultations électorales n’ont pas brillé par des débats exceptionnels sur les enjeux économiques, les projets politiques ou la manière de revenir à une stabilité sociale, après plus de dix de violences.
2- Beaucoup accusent l’opposition au mieux de mollesse, au pis de complicité avec le gouvernement. Existe-t-il en Algérie une opposition politique à proprement parler? Si oui, quelles seraient alors ses marges de manœuvres dans un pays où le débat politique est quasi inexistant ?
On est toujours le produit d’une société. Les partis politiques en Algérie ont eu tendance à faire, à l’image du FLN, du populisme sans bénéficier d’une assise politique nationale. À l’exception du FFS, qui a une véritable résonance nationale et qui a toujours cherché à développer un discours rigoureux, la plupart des partis sont des créations de l’administration. Ils n’ont pas de relais dans la société et peu d’influence donc pas d’existence réelle.
Il faut également évoquer l’appareil de l’ex-FIS qui reste une force incontournable, dont il est difficile d’évaluer aujourd’hui l’impact et les capacités de mobilisation.
Par ailleurs, du point de vue des Algériens, les partis apparaissent comme « des aspirateurs à clientèle » et non comme des lieux de débat contradictoire capables de produire des idées et de relayer les préoccupations des citoyens. 3- Le boycott des élections est devenu le mot d’ordre de nombreux algériens issus de la scène politique comme de la société civile. Si cet appel à l’abstention est suivi massivement par les algériens, quel impact aura-il sur la suite des évènements ?
La question du boycott est devenue une sorte de réflexe Pavlovien qui occulte les véritables débats. On ne parle plus que du boycott sans en expliquer les raisons ou l’intérêt et on oublie le fond qui est de savoir quelles sont les différences entre les candidats. Là encore on a l’impression d’un pays qui marche sur la tête, les débats sont moins importants que les candidats. Et les questions de fond moins utiles que la démarche.
Pour les citoyens cette confusion, volontaire, provoque un rejet global du personnel politique perçu comme profitant d’un système taillé pour une caste et non de personnes engagées pour améliorer les conditions de vie de leur concitoyen. Le risque est grand que le parti de l’abstention soit majoritaire au soir du 9 avril. Dans ce cas-là, il ne manquera pas de détracteurs pour évoquer l’illégitimité d’un Président mal élu, voire très mal élu. 4- Une majorité d’algériens semble se désintéresser des prochaines élections. Pour les séduire Bouteflika promet une augmentation des salaires et la poursuite des grands chantiers lancés pendant ses deux précédents mandats et qui accusent du retard. Ces promesses changeront-elles quelque chose à la crise de confiance entre le peuple et le gouvernement ?
Tous les candidats en campagne font des promesses, dans toutes les élections et dans tous les pays. Bouteflika ne déroge pas à cette règle. On préférerait connaître les moyens que l’Etat pourrait mobiliser pour amortir la crise économique mondiale ou pour faire face à la baisse des cours du pétrole. Compte tenu du passif, il est peu probable que les promesses parviennent à convaincre les Algériens d’aller voter. Ils ont été trop échaudés pour croire aujourd’hui aux promesses qui n’ont pas été tenues hier. 5- Vous avez déclaré dans une interview, que l’une des raisons qui motivent la course au troisième mandat de Bouteflika est sa quête du prix Nobel de la paix. Pour vous, il peut y prétendre s’il réussit à mettre un terme au conflit algéro-marocain sur la question du Sahara Occidental. Au départ, Bouteflika comptait sur sa Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale afin de décrocher ce prestigieux prix, mais sans succès. Ne pensez-vous pas que le mieux pour Bouteflika, s’il souhaite obtenir ce prix, serait de pallier au plus urgent, à savoir la promotion de la démocratie et la lutte contre la corruption ?
Dans l’entretien auquel vous faites allusion, j’évoquais cette idée du Prix Nobel que Bouteflika lui-même caresse depuis quelques années. Je ne crois pas que ce soit sa principale motivation, l’exercice du pouvoir nécessite beaucoup de sacrifices et comporte quelques satisfactions.
Je pense que cette quête de reconnaissance pourrait trouver une convergence avec les intérêts des populations du Maghreb si le Président sortant entreprend la réconciliation avec le Maroc. Il entrerait dans l’histoire comme l’homme qui a mis sur les rails l’édification de l’UMA et permettrait à cette région de devenir un pôle attractif pour les investisseurs occidentaux et donnerait aux Maghrébins une vision à long terme et, enfin, un projet collectif mobilisateur.
Les questions de la démocratie et de la corruption ne sont pas nécessairement liées. En Europe, dans de vieilles démocraties, on constate que la corruption a atteint des sommets hallucinants. La circulation des flux financiers et les énormes intérêts des Etats ou des entreprises sont les principales causes de cette corruption. A côté de cela il existe des contre-pouvoirs qui peuvent attirer l’attention sur ces dérives et les risques qu’elles comportent pour une démocratie.
Dans les pays du tiers-monde il n’y a pas de démocratie et la corruption est dans bien des cas un fléau. C’est évident que la démocratie est le meilleur rempart contre les abus de toutes sortes, toutefois elle doit s’accompagner d’un exercice éclairé de la citoyenneté. 6- Quels sont, selon vous, les autres objectifs qui poussent Bouteflika à vouloir rester au pouvoir?
Dans la mesure où l’Algérie a traversé les dix dernières années sans qu’aucune personnalité ou parti ne puisse émerger, il n’avait aucune raison de se retirer. Ce qui ne signifie pas que l’on doive adapter la Constitution à ses propres intérêts. La campagne électorale n’a pas révélé pour le moment de thème nouveau ou accouché d’idées qui permettraient de croire que le mandat qui s’annonce apportera des changements notables. 7- Votre dernier livre (*) est consacré à l’Algérie, pouvez-vous nous en dire un mot ?
Mon livre se veut un hommage aux joueurs de l’équipe de football du FLN, qui pendant la guerre d’Algérie ont fait le choix de rejoindre le FLN à Tunis pour défendre les couleurs d’une Nation sans Etat.
Ils ont renoncé aux carrières qu’ils menaient dans de grands clubs européens pour défendre leurs convictions et participer à la lutte pour l’indépendance.
La plupart d’entre eux n’ont pas eux le reconnaissance que leur devait l’Algérie indépendante et il me semblait important de témoigner de cet engagement dans une période où les jeunes algériens sont à la recherche d’identité et de modèle, ils pourraient s’inspirer de cette génération pour laquelle l’argent était moins important que la liberté.
Interviews: « L’avancée à reculons, une spécialité bien algérienne » Mohand Issad.
Entretien réalisé par Hassan Moali | El Watan |28|02|2009|En bon professeur de droit, Mohand Issad jette, dans cet entretien, un regard serein mais sans concession sur le cheminement politique et institutionnel de l’Algérie depuis l’adoption de la Constitution de février 1989 ayant ouvert le champ au pluralisme politique et médiatique. S’il relève des acquis irréversibles arrachés de haute lutte, l’homme qui a scanné la justice algérienne n’en constate pas moins un cheminement chaotique d’une démocratie à l’algérienne vingt ans plus tard. Mohand Issad évoque également la révision de la Constitution et la faillite des partis politiques.
La Constitution de 1989, enfantée par les événements d’Octobre, a 20 ans. Quel regard posez-vous sur le chemin parcouru ?
Je ne dirai pas la Constitution de 1989, mais les événements du 5 octobre 1988 ont ouvert une brèche très importante dans le mur qui nous encerclait depuis 1962. Ils avaient donné un grand espoir à l’Algérie, à sa jeunesse, à sa société civile et à ses intellectuels. La Constitution de 1989 est donc l’aboutissement logique de ces événements qui avaient laissé entrevoir une grande possibilité de développement politique et culturel pour notre pays. Depuis 1989, le chemin parcouru est chaotique. C’est vrai que nous avons fait des progrès, mais nous aurions pu faire mieux. Peut-être que nous avons sous-estimé la situation réelle du pays, que nous vivons maintenant tous les jours. Mais je pense que c’est une page très importante de l’histoire de l’Algérie qui a été tournée.
La démocratie a-t-elle avancé ou reculé en Algérie ?
Bien sûr qu’elle a avancé pour la simple raison qu’il n’y avait pas de démocratie avant… Il y a une presse libre et le multipartisme, c’est tout de même mieux que la chape de plomb qui prévalait avant.
La Constitution de 1989 a donné naissance à un réel pluralisme politique et médiatique, qu’on ne retrouve curieusement plus en 2009…
C’est ce que j’appelle le cheminement chaotique de la démocratie en Algérie ! On avance d’un pas, on recule de trois, puis on avance de quatre, etc. Le chemin est encore très difficile à parcourir, mais je pense qu’il y a quelque chose d’irréversible.
Est-ce un problème de Constitution ?
Non pas du tout ! C’est un problème de volonté et de culture politique. On peut se doter de n’importe quelle Constitution. C’est un produit de l’homme, qui la rédige comme il veut. Mais cette façon d’aller de l’avant puis de reculer, puis de stationner, puis de ralentir est bien algérienne. Mais encore une fois, le chemin est irréversible.
Les partis appelés Association à caractère politique (ACP) n’ont pas non plus gagné en grade avec leur nouveau statut. Y a-t-il une nuance, une arrière-pensée politique ?
Non, j’avoue qu’il n’y a pas de nuances, mais cela cadre bien avec la mentalité du pouvoir algérien qui consiste à légiférer du bout des lèvres. C’est un peu comme donner quelque chose tout en ayant l’impression qu’on reste attaché au passé, donner quelque chose et retenir, donner à contrecœur… Et vous constaterez avec moi qu’en matière juridique, c’est exactement le même procédé. Même si on est passé du monopartisme étatique à l’ouverture politique et à celle du marché, vous trouverez la même valse d’hésitations dans les textes juridiques. Si vous prenez les textes de janvier 1988 concernant l’entreprise publique, vous vous rendrez compte que le pouvoir sentait l’obligation de changer les choses mais à contrecœur. C’est la même chose pour les ACP. Cela ne veut rien dire les ACP…
En tant que juriste, pensez-vous que le régime présidentiel soit celui qui convient le mieux à l’Algérie ?
C’est une question de mentalité et de culture. D’abord, il convient de souligner qu’il n’y a pas de régime présidentiel pur et de régime parlementaire pur. C’est souvent un petit mélange des deux. Alors décréter comme cela un régime présidentiel, cela ne veut rien dire pour un juriste. Ce n’est pas la panacée, ce n’est pas un médicament que vous prescrivez à un malade pour le guérir. Le régime de gouvernement est tout simplement ce que vous voulez qu’il soit.
La révision constitutionnelle du 12 novembre a dépouillé le chef du gouvernement et le Parlement de leurs prérogatives. Ces amendements ont pourtant été considérés comme des « avancées démocratiques » par Bouteflika…
Cela entre dans le cadre de ce que nous disions tout à l’heure : l’Algérie chemine péniblement selon la conjoncture, voire selon les humeurs.
Tout le monde s’accorde à dire que le président de la République est constitutionnellement en droit de réviser le texte fondamental pour se permettre de briguer un autre mandat. Mais n’y a-t-il pas une sorte d’entorse éthique, psychologique et morale à la notion d’alternance au pouvoir ?
Votre question arrive un peu tard. Les jeux sont faits, il n’y a rien à dire. On en reparlera dans quatre ou cinq ans, quand le problème se posera de nouveau.
Parce que avoir deux chambres est un indice de développement démocratique dans un pays. Le Sénat est une chambre de réflexion, une chambre de sages parce que, historiquement, l’Assemblée nationale est composée de jeunes réformateurs, inexpérimentés, qui viennent bousculer l’ordre établi. Le Sénat a été inventé par les Français pour tempérer l’ardeur des jeunes de l’Assemblée nationale.
Mais vous conviendrez que tel n’est pas le cas en Algérie…
Effectivement, ce n’est pas le cas en Algérie, mais on peut en dire autant s’agissant de l’Assemblée populaire nationale ! Pourquoi garder cette assemblée si on considère qu’elle ne sert à rien ? Donc il en est de même pour le Sénat. Mais je pense qu’il faut garder ces institutions, même si elles ne servent pas à grand-chose aujourd’hui, elles pourraient servir demain.
Redressement des partis politiques, mise au pas du Parlement et embrigadement de la société civile... Il n’y a presque pas de contre- pouvoir en Algérie sous la présidence de Bouteflika…
Oui, mais je pense que nous ne devons pas imputer cela uniquement au régime politique. Tout le monde est responsable. Si les partis politiques ont volé en éclats, ma foi, c’est de leur faute.
Donc ce n’est pas le pouvoir qui serait derrière ces pratiques…
Moi, je ne regarde pas qui est derrière… je ne sais pas, je ne veux pas tomber dans la petite manie des Algériens, à savoir qu’à chaque fois qu’il y a quelque chose, il y aurait forcément des mains invisibles ou on invente quelqu’un derrière. On dit c’est le sionisme, c’est la France ou les Etats-Unis qui sont derrière… Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que la démocratie en Algérie est chaotique, le pouvoir se défend, les partis politiques se défendent mal, mais ils se défendront mieux à l’avenir, c’est tout ce qu’on peut dire.
Pourtant, la Constitution garantit l’autonomie et la liberté d’expression à tous… Pourquoi donc toutes ces lamentations dès lors que la Constitution n’est pas en cause ?
Là, ce n’est pas une question de droit que vous me posez. Je pense que c’est l’ambiance générale qui est mauvaise.
Mais est-ce que la Constitution est instrumentalisée ?
Bien sûr qu’on instrumentalise la Constitution, et dans tous les pays du monde ! Il paraît même que c’est la règle du jeu. Il appartient donc aux partis politiques de jouer leur jeu et de ne pas tomber dans le piège de l’instrumentalisation. Pour autant, je pense qu’il y a un minimum de règles démocratiques en dehors de la Constitution. Vous savez, les événements d’octobre 1988 n’ont pas été autorisés par un texte, c’est la rue qui les a imposés. Lorsqu’on a des partis politiques, une jeunesse tonitruante et agressive qui revendique, il y aura sans doute la démocratie.
Quelle est cette réforme de l’Etat dont on ne perçoit ni la couleur ni la forme ? On a l’impression qu’elle est réduite à un découpage administratif…
Je n’ai pas lu le rapport de la commission Sbih, je ne connais donc pas sa teneur. Mais j’avoue être sceptique quand on parle de réforme de l’Etat. Qu’est-ce qu’il y a à réformer ? Nous avons les mêmes institutions, la même formation que beaucoup d’Etats étrangers qui fonctionnent très bien. En réalité, ce n’est pas notre Etat qui est boiteux, mais la façon dont on utilise l’Etat. Ce sont les hommes qui représentent l’Etat qui ne le font peut-être pas bien, mais ce n’est pas la faute des institutions. Pourquoi les mêmes institutions fonctionnent-elles bien en France et en Egypte ? Donc c’est une question d’hommes et non d’institutions.
Une République « héréditaire » en Algérie, vous y croyez ?
Non, non je ne crois pas et je refuse de me mettre dans le domaine des hypothèses et des supputations. Moi, je suis juriste, je juge sur pièces.
Un dernier mot peut-être...
Nos institutions sont excellentes dans les textes. Nous avons des lois conformes aux standards internationaux. Ce qui boite dans ce pays, c’est leur application, c’est-à-dire les hommes qui les appliquent. Mon souhait est que nous réussissions à faire fonctionner nos institutions comme elles fonctionnent ailleurs. L’Algérie ira sûrement mieux et les Algériens également. La crise n’est pas uniquement politique, mais sociologique, culturelle et économique.
Interviews: Entretien avec Barah Mikaïl.
Entretien réalisé par Fayçal Anseur |Algérie Focus |19|02|2009|Barah Mikaïl est chercheur spécialisé sur le Moyen-Orient. Il travaille également sur les enjeux géopolitiques de l’eau. Il a été auparavant chargé de recherche au Secrétariat Général pour l’Administration du ministère de la Défense (mars-juin 2003). Plus de six mois sont passés depuis le très médiatisé sommet du 13 juillet à Paris pour le lancement de l’UPM. Où en est-on avec ce projet aujourd’hui ? On peut estimer que l’on n’a pas avancé comme on aurait pu le souhaiter depuis le 13 juillet dernier. Certes, la volonté des Européens et des habitants de la rive sud de la Méditerranée d’aller plus avant dans leurs modalités de composition générales reste officiellement présente. Mais dans la réalité des faits, ce sont plutôt les logiques bilatérales qui continuent à l’emporter.
Qui plus est, on a vu, récemment, comment l’offensive israélienne à l’encontre de la bande de Gaza a porté un coup aux processus de réunion prévus dans le cadre de l’UPM. Autant dire que, s’il y a une chose qui a été confirmée sur le terrain, c’est bel et bien la grande difficulté qu’il y a pour l’UPM d’avancer concrètement tant qu’elle privilégiera les logiques de coopération techniques et économiques à un traitement de fond des questions politiques, en tête desquelles figure le conflit israélo-palestinien.
L’Egypte va assurer la co-présidence de l’UPM pour les pays du sud, la Tunisie va abriter le secrétariat général et Barcelone l’organisation. L’Algérie donne l’impression d’avoir été mise à l’écart des grandes décisions, et ce malgré sa position stratégique dans la région et son importance dans la réalisation de ce projet. Quelles sont les raisons de ce traitement défavorable pour l’Algérie ?
Il convient de reconnaître que l’Algérie y était elle-même allée à reculons concernant ce projet d’UPM. On se souvient ainsi que la participation de ce pays, et plus précisément du président algérien, au sommet du 13 juillet dernier n’avait été acquise qu’à la dernière minute.
Or, ce sont les Européens, en tête desquels les Français, qui estiment pour leur part qu’il y a un plus grand avantage à consolider le rôle de pays plus franchement en phase avec leurs volontés et aspirations. Et, sur ce plan, autant les options nationalistes de l’Algérie peuvent être à son honneur, autant, sur le fond, cette attitude forte suscite des craintes de la part des promoteurs européens de l’UPM.
Je n’irai pas pour autant jusqu’à dire que cela exclut l’Algérie de l’UPM et de ses projets ; au contraire, elle peut y avoir voix au chapitre, au même titre que l’ensemble des autres membres. Cela dit, il est vrai que cela ne se traduit pas pour autant pour l’heure par des consolidations de type institutionnel favorables aux Algériens.
Ce qui demeure effectivement regrettable, l’Algérie, et même le Maroc, ayant bien plus de cartes politiques à jouer que la Tunisie par exemple. Mais il est vrai que cette dernière est bien plus proche des options politiques européennes. Ce qui en dit long d’ailleurs sur le projet d’UPM, ses orientations potentielles, et ses logiques de fonctionnement.
En quoi l’UPM pourrait servir les intérêts de l’Algérie ?
L’UPM pourrait servir l’Algérie au même titre que l’ensemble de ses voisins du sud de la Méditerranée. En rendant des fonds disponibles, et en construisant des projets en commun, on voit mal en effet comment l’Algérie pourrait voir ses intérêts franchement écornés. Dépollution de la Méditerranée, projets de sauvegarde de l’environnement, amélioration des fondements économiques et de l’activité du pays, sont autant de faits qui ne peuvent être objectivement critiqués pour ce qui concerne leur bien-fondé. Mais, une fois encore, ce n’est pas pour autant que ces projets seront porteurs, à partir du moment où les pays du nord de la Méditerranée leur demanderont une contrepartie politique automatique. On n’en est pas à ce stade, certes ; mais il faudra voir si l’UPM réussira à faire mieux que le processus de Barcelone lancé en 1995. Celui-ci a connu un rapide essoufflement du fait de l’absence de coordination d’horizons politiques et d’objectifs clairs à terme. Le défi, pour les promoteurs occidentaux de l’UPM, c’est de convaincre l’Algérie et l’ensemble de ses voisins de ce que ce projet sera porteur pour leur avenir. Mais là, beaucoup reste encore à faire.
Israël a fait fi des répercussions qu’induiraient son offensive destructrice contre la bande de Gaza, sur sa candidature à l’UPM. N’est-ce pas la une autre occasion ratée de faire la paix avec les pays arabes ?
Oui et non. Oui, dans le sens où l’UPM aurait pu incarner une enceinte où les choses seraient exposées et débattues, sereinement d’ailleurs ou non ; la présence en son sein d’une multitude d’acteurs, aussi contre-productive puisse-t-elle paraître, aurait en effet au moins pu avoir l’avantage de voir se dégager une tendance globale de la part des pays membres de l’UPM, en l’occurrence pour s’inscrire en faux contre l’action israélienne. Mais non, dans le sens où l’UPM est encore balbutiante, dans le sens où elle a fait le choix de faire fi d’une intervention directe de sa part dans le courant politique des événements, et dans le sens également où les Européens ne semblent pas encore être d’accord sur l’attitude à adopter vis-à-vis du conflit israélo-palestinien – ou, du moins, n’osent pas le faire. Que l’on imagine que les membres de l’UPM aient, éventuellement, menacé Israël de l’exclure de l’UPM s’il ne cessait son offensive à l’encontre de la Bande de Gaza ; cela n’aurait pas pour autant changé le courant des choses, à mon sens. Ce que je veux souligner, ici, c’est que l’UPM prend le risque effectif de vite confiner à une forme de coquille vide. Dans le même temps, si la résolution du conflit israélo-palestinien pourrait dépendre un jour des options de l’UPM, on n’en est cependant en rien à ce stade à l’heure qu’il est.
L’UPM a permis aux présidents Bachar El-Assad ( la Syrie) et Mouammar Kadhafi ( la Libye) de sortir peu ou prou de leur isolement politique international. Leurs souscription à ce projet n’était-elle pas motivée par cet acquis politique, l’UPM n’étant qu’un prétexte ?
Pour le président syrien, oui ; mais n’oublions pas que Mouammar Kadhafi ne s’est pas rendu à Paris pour sa part. Au contraire, il a fait valoir des motifs d’opposition à l’UPM, en soulignant qu’à son sens, il valait mieux avancer à quelques-uns, mais sûrement et correctement, qu’à plusieurs, mais mal. C’est ce qu’il sous-entend quand il affiche ses préférences pour le « 6+6 ».
Quant à la Syrie, il va de soi qu’elle n’avait pas de raisons objectives de refuser une telle invitation, à un moment où elle était effectivement largement mise au ban de la dite communauté internationale. Mais il ne faut pas se tromper pour autant : ce qui intéresse les Syriens par-dessus tout, c’est bel et bien le renouement de relations un peu plus chaleureuses avec Washington. A leurs yeux, l’UE et l’UPM peuvent avoir des bénéfices économiques et financiers, et avoir valeur de tremplin politique ; mais ça ne va pas plus loin. Et ça n’ira d’ailleurs pas plus loin tant que l’UE n’aura pas elle-même mis en place les conditions de son affirmation politique.
En tant que spécialiste des enjeux géopolitique de l’eau, que pensez-vous du volet eau et écologie proposé dans le carde de l’UPM ?
Il ne faut pas oublier que l’UPM n’a en rien révolutionné la donne en termes hydrauliques. Le Plan Bleu, pour ne citer que lui, travaille en effet depuis longtemps sur de telles thématiques, et ses publications et rapports témoignent de sa détention concrète de pistes pour une amélioration du statut hydraulique et de la qualité des pourtours des pays méditerranéens. Quant à l’UPM, certes, elle a le mérite de souligner la profondeur des enjeux hydrauliques et maritimes en Méditerranée, et il convient de s’en réjouir ; dans le même temps, elle ne fait là qu’enfoncer des portes ouvertes. Dépolluer la Méditerranée est important, oui ; mais ce n’est pas ce qui permettra au sud de la Méditerranée de fonder son propre traité de Rome, ni même aux « euroméditerranéens » de trouver les conditions pour un rapprochement des perspectives les entretenant.
Beaucoup d’observateurs voient dans l’UPM un projet au dessein néocolonial ?
En effet, mais c’est plutôt côté sud-méditerranéen qu’ils se recrutent. Je crois qu’il faut cependant faire attention au poids des mots, et ne pas retenir cette grille de lecture dans son sens premier.
Certes, en proposant un tel projet, les Européens ne font pour l’heure que réchauffer le plat du processus de Barcelone, qui était motivé essentiellement par des logiques sécuritaires et migratoires. Dans le même temps, pour que ce projet ne confine pas au néo-colonialisme franc, il convient tout simplement pour les gouvernements du sud de la Méditerranée d’être clairs quant à ce qu’ils sollicitent, et unis dans leurs requêtes.
Deux conditions qui continuent pourtant à manquer à l’heure qu’il est, et qui ne doivent donc pas nous étonner de constater que c’est bel et bien l’UE qui a le plus d’atouts en main. N’oublions pas en effet que l’ensemble de ses Etats-membres ont réussi à se mettre assez rapidement d’accord autour d’un projet d’UPM qui, pourtant, ne faisait pas consensus parmi eux à l’époque où Nicolas Sarkozy l’a proposé. Pourquoi les sud-méditerranéens ne seraient-ils pas capables d’en faire autant ?
Quelle est votre analyse de la nouvelle politique qu’Obama entend mener dans la région du Moyen-Orient, notamment les relations américano-israéliennes ?
Rien n’est réellement clair, pour l’heure, en dehors des questions irakienne et, un peu plus à l’est, afghane bien entendu. C’est pourquoi il convient d’être prudent sur cette question, et surtout de ne pas tenter de diagnostic hâtif. Cela dit, je ne vois pas ce qui pourrait pousser l’Administration Obama à être plus critique vis-à-vis d’Israël que ne l’a été son prédécesseur George W. Bush.
La symbiose américano-israélienne compte en effet au rang des fondamentaux développés par les Etats-Unis depuis 1967, au bas mot. Quant à la possibilité pour Obama de faire des pressions sur Israël pour qu’il s’engage dans des négociations pour la paix avec les Palestiniens, elle reste possible, certes. Mais je doute qu’il entretienne, à l’heure qu’il est, des volontés de règlement de ce conflit aussi poussées que celles mises en exergue par Bill Clinton il y a moins de dix ans.
Autant dire que, même s’il pourra y avoir des évolutions en termes de méthode, sur le fond, je ne crois pas que les Etats-Unis développeront une vision du Proche-Orient en rupture avec la vision israélienne des faits. C’est seulement si les Israéliens décident de faire la paix avec leur entourage que les Américains suivront.
Interviews: Dr Kamaleddine Fekhar, militant des Droits de l’Homme. Ghardaïa.
Entretien réalisé par le Dr Salah Eddine Sidhoum |Le Quotidien d'algérie |12|02|2009|Bonjour Docteur. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Nous apprécions d’autant plus que nous connaissons votre proverbiale réserve.
Les affrontements ont-ils cessé? Dans l’affirmative, toutes les mesures ont-elles été prises, à votre avis, pour éviter un autre embrasement.
Merci, Monsieur Benchenouf pour l’intérêt que vous portez à la situation dans notre localité. Les douloureux événements de Berriane sont une véritable tragédie humaine aux conséquences dangereuses pour tout le pays. Et je suis heureux de répondre à vos questions.
Ce jour, dimanche 08 février 2009, la ville de Berriane est calme. Les escarmouches ont cessé depuis quelques jours, mais le citoyen a perdu toute confiance et désespère d’un retour définitif au calme et à la paix dans sa ville. Et ce, pour une raison simple : malgré la présence d’un nombre impressionnant d’agents des services de sécurité déployés partout, les hostilités peuvent reprendre à tout moment, sans raison et sans avertissement aucun.
Les dégâts matériels et les victimes de ces affrontements se trouvent-ils dans les deux camps?
Oui. Les victimes et les dégâts matériels se trouvent des 2 côtés. L’agression appelle à la vengeance et à la violence de part et d’autre. Mais ce qui attire l’attention, c’est qu’une partie du conflit a utilisé des moyens extrêmes de violence jusqu’à provoquer la mort et la mutilation des cadavres.
Pourriez vous les chiffrer?
Depuis le début des événements (mars 2008), toutes les victimes tuées par les civils de l’autre bord sont des mozabites et ils sont au nombre de quatre : Lassaker Ali, Daghour Aïssa, Benzayet Bachir et Kerrouchi Omar. Ils ont été assassinés d’une manière horrible et au moins deux des victimes ont été mutilés après leur mort par des criminels appartenant à la partie arabe du conflit. Quant à cette dernière partie, on déplore chez elle un mort (Saïfia Merouane), tué par un policier.
Quant au nombre de blessés, il est très élevé. On ne peut le chiffrer avec exactitude, car la majorité des blessés n’est pas allée se soigner à l’hôpital, de peur de se faire arrêter par les services de sécurité.
On note près de 200 arrestations des deux bords dont des individus accusés d’homicide volontaire.
Près de 250 domiciles et 30 locaux commerciaux des deux parties ont fait l’objet de vols, destructions ou incendies.
Quelles sont les causes objectives de ce conflit entre Chaambas et Beni M’Zab? A quelle période remonte-t-il?
De l’indépendance à ce jour, ont eu lieu des conflits et escarmouches dans diverses localités du M’zab avec la complicité du pouvoir et son alignement en faveur d’un camp contre l’autre. Et toujours contre les Mozabites !!! Et cela pour instaurer un climat de peur et d’instabilité, créant ainsi les conditions d’application de la politique d’étouffement de l’identité Amazigh Ibadite des mozabites et aussi semer les germes de la mésentente et de la haine entre citoyens d’une même région. C’est ainsi qu’est appliquée avec force la politique machiavélique de diviser pour régner. Et ce même régime ne s’est jamais privé de ces méthodes à travers tout le pays : assassinats politiques, massacres collectifs comme ceux de Bentalha, Raïs, Ramka, création de sources de tension selon les spécificités sociales ethniques ou économiques des différentes régions du pays. Ces méthodes sont mises en application selon les conjonctures et ce, dans un seul but connu : la préservation de son pouvoir et de ses privilèges, quelque soit le prix. C’est cette fin qui a toujours justifié ces moyens.
Les images de la vidéo filmée par des personnes de votre communauté, montrant l’implication de policiers aux côtés des Chaambas, contre les Beni M’Zab, ont fait le tour du monde. Pourriez-vous nous en dire plus?
Le black-out médiatique, les informations contradictoires et les déclarations imaginaires et délibérées des responsables en vue de créer un climat d’incompréhension, d’opacité et de flou au sein de l’opinion publique nationale et internationale, n’avaient qu’un but, celui de cacher la réalité de ce qui s’est passé à Berriane, à savoir que c’est le pouvoir à travers son appareil sécurité qui est à l’origine de la fitna (discorde) de Berriane, de son entretien et de sa poursuite. Les événements de Berriane se poursuivent depuis le 19 mars 2008 et je crois que la diffusion des images vivantes de la vidéo était la seule solution pour rétablir la vérité sur les événements de Berriane, pour lever toute équivoque et mettre à nu les plans diaboliques du pouvoir et ses dangereuses pratiques portant atteinte à l’unité nationale.
Que compte entreprendre la communauté Mozabite pour se prémunir de telles tragédies à l’avenir?
Devant ce nombre de victimes, assassinées de manière horrible, puis mutilées et devant les preuves de l’implication du pouvoir dans ces crimes, nous exigeons l’ouverture d’une enquête judiciaire et le dépôt d’une plainte contre les responsables sécuritaires. Si ces exigences ne sont pas satisfaites, nous nous adresserons aux commissions spécialisées de l’ONU et nous demanderons que le droit des minorités soit protégé.
Certains berbéristes extrémistes, qui cherchent visiblement à provoquer l’irréparable séparatisme entre populations arabophones et populations berbérophones, tentent de mettre à profit la détresse de votre communauté pour la faire basculer dans leur camp. Pensez vous que la communauté Mozabite pourrait basculer, à son tour, dans cette extrémité?
Devant la terrible catastrophe humanitaire de Berriane et son ampleur, devant la menace persistante qui pèse sur les citoyens de Berriane, devant la partialité flagrante, la complicité des appareils sécuritaires contre les mozabites et le silence assourdissant des personnalités nationales, de la majorité des partis politiques et des organisations, comme si les événements de Berriane s’étaient déroulés sur une autre planète et non dans une des villes d’Algérie, nous ne pouvons blâmer le citoyen de Berriane ou de quelque partie du monde quand il est en situation de légitime défense, lorsqu’il utilise tous les moyens en sa possession pour se défendre et défendre sa famille et ses biens.
Un dernier mot?
Les douloureux événements de Berriane qui constituent une terrible tragédie humaine aux dangereuses conséquences nationales, ont mis en évidence avec amertume, la triste situation que vit l’Algérie et certaines réalités qu’on ne peut cacher :
- Le véritable visage effrayant du pouvoir qui ne lésine sur aucun moyen pour aboutir à ses vils desseins.
- La réussite du pouvoir à détruire la véritable société civile.
- L’absence de personnalités nationales efficientes et notamment intellectuelles.
- La stérilité de la majorité des partis politiques et des organisations qui ne jouent qu’un rôle de spectateur.
- Absence totale d’une culture des droits de l’Homme, de la tolérance, de l’acceptation de l’autre avec sa différence et l’absence d’un véritable militantisme en faveur des droits humains.
Interviews:Anouar Benmalek : " L'Algérie est le pays de l'arnaque démocratique".
Entretien réalisé par Fayçal Anseur |Le Matin |06|02|2009|Pour l’intellectuel et romancier Anouar Benmalek (visiter son site web ici), l’Algérie, même avec plusieurs parties, une assemblée multipartite, reste "l’exemple même de l’antidémocratie ridicule habillée des frusques de la démocratie."
La démocratie dans le monde arabe n’a toujours été qu’un fantasme, une illusion. Cependant, le fait nouveau c’est ce déni de démocratie remarqué chez quelques gouvernements en occident qui sont en porte-à-faux avec leurs opinions publiques respectives sur des décisions majeures, comme la guerre en Irak pour les Etats-Unis, le choix de modèle de société en France etc. Peut-on dire que la démocratie est aujourd’hui malade de ses propres prédicateurs zélés, comme l’islam est malade de ses propres prêcheurs illuminés ?
Le diagnostic pour moi est clair : la démocratie n’est pas seulement malade, elle n’existe pas dans ce que j’appellerai rapidement le monde arabe, en reprenant l’expression par laquelle « l’extérieur » désigne cavalièrement un ensemble géographique complexe et multiple qui va de la Mer rouge à l’Océan atlantique. C’est vrai que l’on peut disserter pendant des heures sur ce qui va mal dans les démocraties occidentales et comment parfois on contourne ses principes pour aller porter la guerre et la rapine ailleurs, en Afrique ou au Moyen-Orient par exemple. Mais ce qui m’intéresse, moi, en tant qu’originaire de cette région du monde est de comprendre pourquoi la démocratie semble si difficile à implanter et pourquoi nos sociétés se résignent si facilement aux grotesques ersatzs de démocratie qu’on lui impose. Regardez l’Algérie : plusieurs parties, une assemblée multipartite, et pourtant l’exemple même de l’antidémocratie ridicule habillée des frusques de la démocratie. Personne n’est dupe du déshonneur qui est infligé à notre nation. L’arnaque antidémocratique n’a pas même besoin d’être très habile puisque tant de voix stipendiées s’élèvent pour clamer unanimement : regardez comme nous somme heureux de vivre en démocratie puisque nous pouvons même voter librement pour une présidence à vie.
Cinq ans sont passés depuis la publication de Chroniques de l’Algérie amère . Gardez-vous toujours cette amertume vis-à-vis de la situation en Algérie ?
Cette amertume demeure parce que les causes qui en ont été la raison n’ont pas disparu. Prenez par exemple, la question du respect des droits de l’homme en Algérie et ailleurs dans le monde arabe. Dans les pays non démocratiques, comme ceux de l’aire géographique d’où je viens, le citoyen est en butte inévitablement à la situation suivante : le pouvoir ne se définit que comme pouvoir absolu, dans le temps et dans l’espace. Tout potentat arabe considérera comme une offense suprême le simple fait de souhaiter une alternance démocratique : les élections ne sont, par définition, que le rituel du rappel périodique de la sacralité du détenteur du pouvoir. Toute autre conception est en réalité un crime de lèse majesté passible de la prison et de son corollaire presque immédiat : les mauvais traitements et, trop souvent, la torture. Il n’y a rien de nouveau dans ce que je dis ici, mais le plus triste pour moi, c’est de découvrir (de redécouvrir inlassablement) combien ce mépris des droits élémentaires de la personne humaine s’accompagne d’une sorte d’acquiescement résigné des populations à cette situation. Dans les pays arabes, cette disposition à mépriser soi-même ses propres droits de citoyen, droits proclamés pourtant dans (presque) toutes les constitutions de la région, est liée à une conception plus ou moins avouée dans le subconscient social que celui qui a réussi à accéder au contrôle de l’État a gagné le « Pouvoir » au sens magique du terme, c’est-à-dire la latitude absolue de faire ce qu’il veut tant qu’il est au pouvoir. Selon cette représentation de la Force comme unique source de légitimité, celui qui possède les moyens de coercition et, donc, les moyens de redistribution de la richesse nationale au profit de ses vassaux a le droit (puisque c’est lui qui dicte, au sens littéral du terme, le « Droit ») d’en jouir jusqu’à ce qu’il perde le pouvoir — par la violence, évidemment. Le plus désespérant donc, ce n’est pas cette prédation « naturelle » des richesses nationales par les différentes formes de pouvoir (rois, « présidents à vie » éternellement réélus, Guides de la révolution, etc.) quadrillant les sociétés du monde arabe ; ce n’est pas le béni-oui-ouisme stipendié du soi-disant personnel politique, même quand il appartient à l’opposition (à de rares, courageuses et périlleuses, exceptions). Non, pour moi, le plus terrible est cette constatation, choquante a priori, que dans le monde arabe, l’aspiration à la vie démocratique et à la liberté de l’imagination ne relève pas encore d’un réflexe naturel. Le combat pour les droits de l’homme et pour le respect, en particulier, de l’intégrité physique du citoyen, est encore considéré par une bonne partie de la population comme un luxe réservé aux pays vus comme riches. Parfois même, il est interprété comme une volonté de dépravation des sociétés arabes par des sociétés plus libérales, quand on insiste, par exemple, sur le fait que ces fameux droits humains concernent tous les êtres humains, et donc les femmes…
Désabusé, amer, le monde arabe rêve encore d’un prétendu âge d’or (qui n’a, bien sûr, jamais existé) où les Arabes (ou ceux considérés comme tels… ) étaient tous « frères », du calife au sujet le plus ordinaire. Cette affabulation historique légitime des siècles de sujétion qui ont laissé des traces profondément inscrites dans l’inconscient des peuples de cette région. Ce déni de la simple réalité de tous les jours se fortifiait par le fait que le détenteur du pouvoir politique et militaire avait toujours l’habileté de se proclamer simultanément détenteur de la légitimité religieuse : la dissidence politique, littéraire ou artistique pouvait, du coup, être d’autant plus facilement être condamnée en tant que dissidence religieuse.
Jusqu’à présent, il est fréquent que les pouvoirs en place présentent leurs opposants (dont les écrivains qui ne font pas commerce de leur littérature) comme des hérétiques en religion, provoquant d’autant plus facilement la désolidarisation, sinon même l’animosité, parfois meurtrière, du citoyen ordinaire que ces opposants sont pourtant les premiers à aider dans leur quête de plus de respect. Être considérés, parfois, comme des ennemis par ceux-là mêmes qu’une certaine exigence morale impose d’aider, est une situation pénible à vivre par ceux qui s’acharnent malgré tout à défendre les droits humains ou la liberté de penser et d’aimer dans ces régions habités par l’amertume et le désespoir.
Qu’on ne s’y trompe pas : c’est parce nous avons une haute idée du monde arabe, c’est parce que nous l’aimons que nous réclamons de ses citoyens d’exiger et d’appliquer pour eux-mêmes les mêmes standards moraux et politiques qu’ils exigent des pays démocratiques. C’est parce que nous pensons qu’il n’y a qu’une seule humanité, qu’une seule espèce humaine, l’homo sapiens, que nous refusons le relativisme qui condamnerait certains peuples à l’immaturité civique éternelle, pour le plus grand bien des dirigeants qui les oppriment à l’intérieur et des prédateurs complices, tant étatiques que commerciaux, qui les oppriment à l’extérieur.
C’est toujours une grande douleur pour moi que ce contraste terrible entre les qualités humaines des peuples de nos régions (le sens de l’hospitalité, de la parole donnée, de la solidarité des voisins — en un mot, l’honneur de la vie des gens ordinaires) et le déshonneur de leur état de citoyens mineurs à vie, soumis vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la propagande la plus grossière, obligés, sous peine d’ennuis importants pour eux et pour leur famille, de se livrer à la mascarade de l’acquiescement à tous les désirs du chef en place.
Non, le monde arabe ne doit pas être condamné à cette existence d’indignité et de vilenie. Pour un écrivain, le combat est ardu et semé d’embûches car, face à lui, se dressent les obstacles de la justice toujours aux ordres, de la police, de l’armée et de ses services secrets trahissant sans vergogne leur serment de protéger en tout occasion la volonté du peuple souverain et de défendre l’innocent et la patrie des malfrats de tout acabit. Je n’oublie pas, évidemment, les pseudo écrivains prêts à vendre leur liberté de création et leur devoir de critique pour des miettes de respectabilité officielle.
Cette situation est insupportable. Elle ne peut donc pas être supportée. Mais la lutte est encore longue, d’autant plus longue que les adversaires dans ce combat ne se limitent pas malheureusement aux seuls criminels.
Vous voyez donc que l’amertume que je ressentais au moment de l’écriture de « Chroniques de l’Algérie amère » est donc encore d’actualité pour moi.
Dans Ô Maria, votre dernier roman, vous déplorez cette obsession de pureté qui a poussé les chrétiens d’Espagne à déporter les Arabes de l’Andalousie. Il semble que l’histoire se répète des siècles après, mais cette fois avec une obsession démocratique au langage guerrier. Qu’en pensez-vous ?
Je reste encore sidéré par la violence de certaines réactions au moment de la publication d’Ô Maria. Pour certains, dans le monde arabe, le temps de l’Inquisition n’est pas révolu. Quand les « Autres » préparent les prochaines expéditions vers la planète Mars, certains de nos concitoyens préfèrent s’absorber corps et âme dans la traque de la moindre parole pouvant être considérée comme sortant du chemin du dogme et de l’étude des « moyens » les plus radicaux de mettre fin à la parole libre d’un simple écrivain.
L’unique élection dite démocratique en Algérie a failli porter les islamistes au pouvoir. Croyez-vous qu’on est assez mûrs aujourd’hui pour un exercice démocratique sain en Algérie, sans que cela débouche sur une nouvelle guerre fratricide ?
L’Algérie n’a d’autre issue pour se développer que la démocratie. Mais si elle veut utiliser la démocratie pour porter l’intolérance au pouvoir, elle peut évidemment le faire, mais en ce cas, elle se suicidera en tant que nation porteuse d’espoir ! Personne d’autre ne pourra faire ce choix à la place des citoyens.
À quelques semaines des présidentielles, quel regard portez-vous sur la situation politique en Algérie ?
J’éprouve un dégoût fasciné devant la facilité avec laquelle la quasi-totalité de l’opposition s’est mise au service du pouvoir. L’argent peut tout, et il le démontre ici brillamment.
Un mot sur votre prochain roman, et pourquoi le choix du Canada pour l’écrire ?
Je termine actuellement un long roman qui sortira en septembre prochain chez Fayard. Dans ce roman, comme dans la plupart de mes livres, s’entrelacent les fils récents et passés de l’histoire de l’Algérie. Je prépare, parallèlement, un recueil de textes qui fera suite aux Chroniques de l’Algérie amère publié il y a déjà quelques années.
Un dernier mot ?
Il n’y a jamais de dernier mot pour un écrivain.
Interviews:Biyouna à liberté “Je ne suis plus une skeytchiya.
Par Abdelaziz Yessad |Liberté |05|02|2009|
Liberté : Nous sommes dans votre loge. Vous venez tout juste de quitter la scène après une énième représentation de La Célestine. Quelles sont vos impressions, à chaud ? Biyouna : Une belle fatigue, d'abord ! Heureuse d'un public si chaleureux, surtout que, parfois, on a un public maghrébin, africain — je ne dirais plus algérien parce que mon public s'est considérablement élargi. Mais on a beaucoup souffert pour monter cette pièce, La Célestine, parce que c'est une bête à sept têtes, c'est un caméléon : il y a l'hypocrisie, l'amour, la joie. Cette Célestine avait tous les défauts et les qualités du monde… Je suis très fière de jouer dans cette pièce, moi qui me suis arrêtée au “niveau de l'ardoise”. Jouer dans un français littéraire soutenu est une grande victoire pour moi !
À propos du public, pour y revenir, ce soir il n'y avait pas d'Algériens, c'est un public à 100% français. Pourquoi ? Non, il n'en avait pas ! Je l'ai senti. Parce que quand il y en a — je parlerai plus d'un public maghrébin, il se manifeste même par des youyous qui fusent de la salle, comme hier et quand je balance des phrases ou des expressions, des exclamations en arabe, ce sont des salves de rires !
Pouvez-vous nous parler des conditions, de l'ambiance qui ont régné pendant les répétitions puis tout au long des représentations de La Célestine ? Au début, ce n'était pas facile, il fallait connaître les autres comédiens qui sont pratiquement tous des étrangers : il y a Rona Hartner qui est Roumaine, Luis Rego qui est Portugais, celle qui joue Mélibée (Myriam Bella) est Marocaine… On s'est connus peu à peu et maintenant, on est devenus une petite famille et c'est merveilleux de les connaître, toutes et tous. Nous sommes solidaires et tout se passe bien
Parlez-nous un peu de votre passage chez Ruquier, dans l'émission On n'est pas couché. Nous sommes allés chez Ruquier pour la promotion du spectacle. Malheureusement, il y a eu des coupures, c'était trop long ; il y avait un écrivain, ça parlait politique et moi je ne voulais pas parler politique, j'ai essayé d'éviter.
Si vous permettez, nous allons revenir quelques années en arrière : vous m'aviez accordé un entretien qui est paru dans Liberté sous le titre de La femme-orchestre dans lequel vous lanciez un défi : démontrer à vos détracteurs que vous étiez capable de faire du théâtre et du vrai. Vous sentez-vous arrivée ? Oui, je m'en souviens très bien. Il y avait en Algérie des personnes du théâtre qui n'avaient pas confiance en moi. Il n’y eut que Fatima Aït El-Hadj qui a voulu me faire confiance pour une pièce de Tchékhov et ce fut une totale réussite, avec 200 personnes qui attendaient dehors alors que la salle était pleine… Mais même là, certaines personnes sont allées la voir pour lui dire : “Oh, lala, tu vas faire confiance à cette médiocre, à cette “skètchiya” !” J'ai joué le Coryphée dans Electre de Sophocle aux côtés de Jane Birkin et maintenant c'est La Célestine. Je peux dire que je suis fière sans pour autant me considérer au sommet.
Faites-vous des envieux, comme vous l'avez annoncé à Ruquier ? Non, je ne cherche pas à faire des envieux. Je m'en fous de ceux qui radotent et, comme on dit, “les chiens aboient, la caravane passe”. Je laisse parler, en bien ou en mal ; moi, l'essentiel est que j'ai mon public qui est adorable, qui me suit partout… Maintenant, j'avance. La marche arrière s'est cassée en Algérie, maintenant, j'avance, j'avance et j'avance et tant mieux pour le drapeau algérien… Je fais également beaucoup de concerts, j'ai fait des films pour France2… Je vais bientôt tourner un film avec Eric et Ramzy.
Justement, vous avez joué dans plusieurs films à succès, vous jouez dans des pièces théâtrales : quelle est la différence, pour vous, entre cinéma et théâtre ? Tout le monde vous dira que c'est plus facile de faire du cinéma : on a plus de temps, on peut faire et refaire des séquences ce qui n'est pas le cas pour le théâtre : c'est plus périlleux, vous êtes à quelques mètres de votre public et personne n'est là pour vous soufflez votre texte. Au théâtre, chaque représentation est une aventure. Le film Viva l'Aldjérie, c'est La Celestine du vingtième siècle ; c'est d'ailleurs ma performance dans le film qui m'a valu d'être choisie pour interpréter La Célestine.
Côté musique, comment cela se passe-t-il ? Côté musique, hamdou li llah, je fais des concerts un peu partout, j'ai fait l'Orient, la Jordanie, j'ai fait le Festival Mawazinn à Rabat. Partout je suis bien accueillie ; pourtant, avec la voix que j'ai… À Beyrouth, les musiciens me disent : “Alors, madame Biyouna, soprano ?” Et je réponds : “Non, gravito !” (grand éclats de rires).
Avez-vous des projets pour l'Algérie ? Je commence par saluer toutes les Algériennes et les Algériens, ils me manquent beaucoup. J'espère faire quelque chose pour Ramadhan prochain, mais à une condition qu'on me donne un plan de travail, qu'on me donne un scénario. Ici, les choses se font une année à l'avance, pour le film avec Eric et Ramzy, j'ai eu le scénario il y a plus de 6 mois. En Algérie, on fait toujours à la dernière minute, 2 mois avant le Ramadhan, on t'appelle pour un feuilleton ou un film. Moi, j'ai besoin de temps, il faut que je m'organise en fonction de mon planning qui est chargé. On m'a touchée dans ma dignité par une phrase : “Personne n'est indispensable !” Moi, je dis que je suis indispensable, c'est le public qui choisit normalement et je n'ai plus rien à démontrer. Je suis une enfant de la télé algérienne, qui a fait de moi ce que je suis. Mais, j'ai remarqué qu'à la télévision algérienne, ce sont toujours les mêmes qui produisent, qui écrivent des scénarios, il est temps de donner leur chance à d'autres producteurs, à de nouveaux scénaristes et je sais qu'il y en a.
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Interviews:Entretien avec le sociologue, Lahouari Addi. Algérie, Quelles perspectives pour 2009 ?
Par Fayçal Anseur |Algérie Focus |21|01|2009|
1- L’année 2008 s’est achevée sur une crise financière mondiale qui n’a pas encore atteint son pic et par la fin de la période de grâce pour les pays producteurs de pétrole, avec un prix du baril dévalué. Dans quelle mesure ces deux évènements peuvent-ils affecter l’Algérie en 2009 et dans quelles proportions ?
Ces événements affectent fortement l’Algérie parce que l’Algérie est très dépendante de l’étranger quant à son alimentation. Il faut savoir que nous importons tout de l’étranger.
Les exportations hors pétrole sont négligeables d’une part et d’autre part si les prix du pétrole baissent au-dessous de 30 dollars, ce sera le retour aux emprunts sur les marchés financiers avec les conditions que nous savons. A la question de savoir si la crise financière a touché les avoirs de l’Algérie à l’étranger, seul le gouvernement peut y répondre. Cette question demande des informations et non une analyse.
2- On entame, une année 2009 charnière au vue de la conjoncture économique, politique et sociale délicate que traverse le pays actuellement. Etes-vous optimiste pour l’avenir et pensez-vous que nos dirigeants seront à la hauteur pour prendre les décisions qui s’imposent afin sortir de la crise ?
Il y a de quoi être pessimiste quand vous voyez ce qui se passe en Algérie : chômage, corruption, violence, etc. Les dirigeants ne sont pas à la hauteur parce que c’est un régime autoritaire qui ne veut pas se réformer et tenir compte de la volonté de la population. L’armée veut encore jouer un rôle politique comme si l’Algérie de 2009 était celle de 1963. A l’époque, il y avait mille étudiants, aujourd’hui il y en a un million. Le pays comptait 10 millions d’habitants ; aujourd’hui il en compte 35 millions. On ne dirige pas de la même manière un pays qui a changé à cette échelle.
3-Bouteflika veut rempiler pour un troisième mandat, malgré son bilan contesté. D’autres candidats veulent défendre leurs « chances » aux présidentielles du mois d’avril. Mais l’on remarque un désintéressement quasi-total de l’opinion algérienne à la chose politique. Le véritable danger ne situe-t-il pas à ce niveau précisément : la rupture entre le peuple et ceux censés le représenter ?
Mais c’est là tout le problème. L’armée désigne aux postes de responsabilités de gens qui n’ont aucune légitimité et donc aucune autorité. C’est de là qu’est issue la crise algérienne. C’est un problème politique. Le président obéit comme un fonctionnaire à des officiers cachés derrière leurs grades. Les candidats qui se présenteront contre le candidat du régime n’ont aucune chance. La presse les appelle « les lièvres ».
4-Si par chance le futur gouvernement voulait s’attaquer sérieusement à la réforme des institutions algériennes tant attendues, par quel secteur devrait-t-il commencer ? Autrement dit, quelles sont les priorités aujourd’hui en Algérie ?
La priorité aujourd’hui est de mettre fin à la violence et de regagner la confiance de la population. La population n’a pas confiance dans les institutions de l’Etat et ceux qui les dirigent. La priorité est de rétablir cette confiance pour que les Algériens se remettent au travail et pensent à l’après-pétrole. Dans cette perspective, il faudrait libérer totalement la justice de la tutelle administrative. La justice en Algérie n’est pas libre et c’est ce qui explique la corruption généralisée.
5– Quelle place occupe l’intellectuel dans la société algérienne contemporaine, et s’acquitte-il de la mission qui lui incombe ?
Les intellectuels n’ont aucun poids parce que la société civile, dont ils sont les fournisseurs en termes d’idées, est très faible. L’intellectuel est un producteur d’idées, de théories, c’est un animateur du débat public autour des questions qui intéressent tout le monde.
6 –Un dernier mot ?
Il faut espérer qu’à l’occasion de l’élection présidentielle du mois d’avril 2009, les militaires prennent conscience de la situation du pays et permettent des élections libres afin que la population ait confiance dans son Etat
Interviews:Un entretien avec le leader palestinien Moustapha Barghouti.
Par Ignacio Ramonet |07|01|2009|
Propos recueillis par Ignacio Ramonet à Ramallah, Cisjordanie, le 26 mars 08. Relus et amendés par leur auteur.(le 09/05/2008 Le Monde diplomatique).« Pour une résistance de masse non violente contre Israël » Né en 1954 à Jérusalem, Moustapha Barghouti est médecin, formé dans les universités de Moscou, Jérusalem et Stanford. Il est secrétaire général d’Al-Mubadara (Initiative nationale palestinienne, INP), une organisation politique laïque. Il a été ministre de l’information dans le gouvernement palestinien d’union nationale constitué en 2007 après les élections législatives. Il fut aussi, en 2006, candidat à l’élection présidentielle. Il obtint un tiers des voix et se classa en seconde position, derrière le président actuel de l’Autorité palestinienne, M. Mahmoud Abbas.
Leader de la principale organisation de Résistance de masse qui s’appuie sur la force de la non-violence, le Dr Barghouti a pour modèle de référence Gandhi, le père de l’indépendance de l’Inde, obtenue contre les Britanniques au moyen d’une stratégie de non-violence. Au sein d’une société palestinienne malmenée par six décennies de conflits, lasse de la corruption du Fatah et méfiante à l’égard du fondamentalisme religieux du Hamas, le soutien populaire, en particulier des couches laïques, aux thèses d’Al Mubadara se renforce sans cesse.
Le Dr Barghouti compte aussi sur un appui international de plus en plus considérable, comme en témoigne la visite que lui a rendu, à Ramallah, en avril dernier, l’ancien président des Etats-Unis James Carter. Le mouvement pacifiste israélien lui apporte de surcroît son concours et son soutien.
M. Moustapha Barghouti mise sur une société palestinienne édifiée sur les principes d’une démocratie radicale, elle-même enracinée dans les mouvements sociaux et fondée sur les principes d’éthique et de transparence du bon gouvernement et des droits humains. Pour obtenir la pleine souveraineté de son pays, il est partisan d’une lutte déterminée mais pacifique contre l’occupation.
Nous conversons avec lui dans son moderne bureau de Ramallah, en Cisjordanie, d’où l’on aperçoit, à travers de lumineuses baies vitrées, sur le sommet de collines peu éloignées, la construction d’une nouvelle colonie israélienne...
IGNACIO RAMONET. Le 14 mai 2008 marque le soixantième anniversaire de la création d’Israël et aussi de ce que les Palestiniens appellent la « Nakba », la catastrophe. A cette occasion, quel jugement portez-vous sur les relations actuelles entre Israël et les Palestiniens ?
Après soixante ans de dépossession, quarante et un ans d’occupation, dix-sept ans de la conférence de Madrid, quinze ans des accords d’Oslo, et après de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, en particulier la 242 [1967] et la 338 [1973], pour la recherche d’une solution juste et durable à des décennies de conflit entre Israël et les Palestiniens, je ne suis pas optimiste. Alors que nous devrions enfin nous approcher de la paix.
Ce n’est pas le cas ?
Non. Au contraire. Nous voyons que le problème se complique et se complexifie en raison de l’intransigeance des autorités israéliennes. Et cela, quelle que soit l’attitude des Palestiniens. Ceux-ci ont tout essayé : la résistance armée, la résistance non violente, la participation, la non-participation, etc. Sans aucun résultat concret. Chaque jour, la situation devient plus difficile en Palestine.
Vous oubliez l’intransigeance aussi du Hamas.
Aujourd’hui, dans les médias, en effet, on parle beaucoup du Hamas. Mais le Hamas n’existait pas il y a vingt ans. Le Hezbollah libanais non plus d’ailleurs. C’est en quelque sorte Israël qui a favorisé leur création par son attitude d’affrontement systématique contre les Palestiniens. Si l’on veut être objectif, il faut reconnaître qu’aussi bien le Hamas que le Hezbollah sont la conséquence de l’intransigeance israélienne. Alors que, dès la fin des années 1980, l’Organisation pour la libération de la Palestine [OLP] était prête à négocier et à régler le problème.
Mais les attentats n’ont pas cessé. Et on comprend que la population israélienne soit préoccupée par sa sécurité. Ne le pensez-vous pas ?
Certes. Mais en tant que docteur, je peux vous affirmer qu’une des pires erreurs que peut commettre un médecin, c’est de confondre les symptômes et les causes d’une maladie. S’il les confond, il court le risque de tuer le patient.
Or, dans leur pratique de la propagande, les Israéliens mélangent fort habilement les symptômes et les causes. Ainsi, presque tout ce que les médias rapportent sur le conflit israélo-palestinien a trait à la violence. Mais ils oublient de dire que la violence n’est qu’un simple symptôme, l’expression d’un malaise, une manifestation produite par quelque chose d’autre, par une cause. Et ils rappellent rarement que la cause de cette violence est l’occupation israélienne. Ils omettent de préciser que – comme, par exemple, en France de 1940 à 1944 – l’occupation elle-même constitue la pire des violences.
Vous pensez que la situation des Palestiniens aujourd’hui est semblable à celle des Français sous occupation allemande ?
Non, je ne veux pas comparer des situations qui ne sont pas identiques. Mais il est clair que l’occupation de la France entre 1940 et 1944 n’a pas été causée par la violence de la Résistance. De même que la violence des Indiens révoltés, en Inde, contre la présence coloniale britannique n’était pas la cause de cette colonisation. C’est l’occupation qui est la cause. La violence contre l’occupation n’est qu’un symptôme. Il ne faut pas confondre les deux termes. Or les médias les mélangent systématiquement. Et embrouillent les choses.
Peut-être parce que des Palestiniens ont commis des attentats contre des civils israéliens.
C’est une situation étrange, et effectivement tragique. Ici, on demande aux occupés de garantir la sécurité des occupants. C’est surréaliste. Pour expliquer une situation très simple – un pays a été occupé, ses habitants se défendent contre les occupants –, on en est venu à tellement emberlificoter les choses que les gens finissent par tout comprendre à l’envers : les victimes seraient les agresseurs, et les agresseurs les victimes. On a d’abord commencé par embrouiller les esprits des Israéliens eux-mêmes. Puis, peu à peu, le reste du monde.
Comment expliquez-vous cela ?
Parce qu’il existe, en Israël, un important complexe militaro-industriel. Semblable à celui que, dès 1960, dénonçait aux Etats-Unis le président Eisenhower. Et ce complexe militaro-industriel a beaucoup profité des guerres successives d’Israël contre les Etats arabes ainsi que du conflit contre les Palestiniens.
Comment définiriez-vous ce complexe ?
Il est beaucoup plus sophistiqué que son homologue américain. On pourrait le définir comme un complexe militaro-industriel-numérique. Il se nourrit de toutes les guerres qui se sont succédé depuis 1948. Et fait tout pour entretenir ces affrontements ainsi que la conflictualité en général, aux dépens des citoyens israéliens eux-mêmes, qui en sont les premières victimes.
Israël est non seulement une puissance nucléaire plus importante, par exemple, que la France, mais cet Etat est aussi devenu l’un des premiers exportateurs d’armes et de dispositifs de sécurité.
Vous n’exagérez pas un peu ?
Selon les dernières statistiques, Israël est le quatrième plus grand exportateur d’armes du monde. Après les Etats-Unis, la Russie et la France . Mais il ne se contente pas d’exporter des armes. De plus en plus, Israël exporte des dispositifs de sécurité électroniques, des systèmes d’alerte et de défense, des techniques de contrôle, des drones de surveillance et de prévention, etc. Et, comme vous savez, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la vente de tous ces dispositifs explose.
Vous pensez vraiment que le caractère d’exportateur d’armes d’Israël détermine sa politique à l’égard des Palestiniens ?
Oui. Parce qu’on ne peut comprendre l’évolution d’Israël qu’en analysant l’évolution de son appareil militaire. Au début, entre 1920 et 1948, quand la Palestine était administrée par la Grande-Bretagne, il y avait la Hagana, l’organisation militaire clandestine juive qui a permis les premiers succès – au moyen d’attentats – contre les Britanniques, et le groupe Stern, qui terrorisait les Palestiniens. Il s’agissait alors de civils qui exerçaient des fonctions militaires. Puis d’autres organisations armées, comme l’Irgoun, ont fusionné avec ces deux-là, et l’armée d’Israël a été constituée. Elle s’est professionnalisée, et peu à peu les civils ont cessé de commander aux militaires. La situation s’est même inversée. Ce sont alors les généraux qui ont commencé à diriger la société israélienne.
Les militaires ont-ils une si grande influence ? Israël est tout de même une démocratie.
Oui, mais une étrange démocratie. Dans laquelle les militaires exercent souvent des fonctions déterminantes. Pensez, par exemple, à Ariel Sharon, Ehoud Barak, Benyamin Netanyahou, Yitzhak Rabin ou Menahem Begin. Tous militaires ou issus d’organisations militaires. Et tous devenus premiers ministres d’Israël.
L’armée israélienne use beaucoup d’officiers et les renouvelle constamment. Du point de vue militaire, c’est une bonne chose parce que le corps des officiers généraux reste jeune et maîtrise les techniques de guerre les plus récentes. Mais la conséquence de ce turn-over rapide, c’est que les forces armées envoient à la retraite très tôt un grand nombre de généraux. Lesquels, désœuvrés, en viennent à s’intéresser à la politique. Et parviennent souvent aux plus hautes charges civiles. L’armée finit ainsi par accaparer de très nombreux postes politiques au sein du gouvernement et de la fonction publique.
Et puis, une fois tous les postes politiques pourvus, les nouveaux généraux à la retraite se sont mis à chercher d’autres occupations. Ils en sont ainsi venus à entrer dans les industries de l’armement et à s’intéresser à l’exportation de systèmes de sécurité.
La guerre comme industrie d’exportation.
C’est cela. Ils ont mis les connaissances acquises dans la guerre ou dans la répression au service d’entreprises spécialisées dans la sécurité et dans la prévention des agressions ou le contrôle des individus. C’est ainsi qu’Israël est devenu l’un des plus grands exportateurs mondiaux de systèmes de surveillance et de sécurité.
Dans cette même logique, on peut dire que les Israéliens utilisent en quelque sorte la Cisjordanie et Gaza comme d’authentiques laboratoires pour expérimenter et mettre au point de nouvelles techniques de contrôle des individus. Lesquelles pourront demain s’exporter.
Il y a sans doute beaucoup de pays intéressés par la grande expérience des militaires israéliens en la matière.
Certaines rumeurs courent sur la présence d’officiers américains lors d’incursions militaires en Cisjordanie, où ils observent et étudient les méthodes de surveillance, de contrôle, de prévention et de répression mises au point para les experts israéliens. Pour les appliquer ensuite en Irak.
Quoi qu’il en soit, on est en droit de se demander s’il est normal que la démocratie israélienne soit pilotée par des exportateurs d’armes et des industriels de la sécurité qui, naturellement, profitent de la guerre et redoutent la paix.
Cela expliquerait, selon vous, pourquoi, depuis la « feuille de route » du 30 avril 2003 et la conférence d’Annapolis, le 27 novembre 2007, on a si peu avancé vers la paix ?
La célèbre « feuille de route », rédigée il y a cinq ans par le Quartet [Etat-Unis, Nations unies, Russie, Union européenne], a échoué. Elle fixait, pour l’essentiel, deux objectifs : 1) Israël doit arrêter la colonisation ; 2) les Palestiniens doivent garantir la sécurité des Israéliens. En ce qui concerne le premier point, la colonisation est, cinq ans après la « feuille de route », les Israéliens ont intensifié la colonisation. Et même après Annapolis, M. Olmert a annoncé de nouvelles constructions dans les colonies !
Et sur la sécurité des Israéliens ?
La Palestine n’a pas d’armée, pas de souveraineté, pas de contrôle sur ses frontières. Et malgré cela, on lui demande de garantir la sécurité des Israéliens. En particulier des colons qui, comme leur nom l’indique, colonisent des terres palestiniennes, confisquées aux Palestiniens, lesquels sont expulsés, manu militari, de leurs propres terres.
La « feuille de route » ne parle que de la sécurité des Israéliens. Seulement de leur sécurité. C’est-à-dire de la sécurité des occupants, qui doit être garantie par les occupés. On n’a jamais vu cela !
Mais la « feuille de route » a été acceptée et adoptée par les représentants de l’Autorité palestinienne.
Ecoutez, la sécurité c’est aussi la sécurité sociale, la sécurité d’emploi, la sécurité de la propriété, la sécurité des déplacements, etc. Or, de toutes ces sécurités, les Palestiniens sont privés. Et il faudrait que, en revanche, eux, qui en sont privés, assurent et garantissent la sécurité de leurs occupants. C’est le monde à l’envers !
Rien ne justifie pour autant des attentats contre des populations civiles.
Je suis bien d’accord. Mais, même si on ne parle que de sécurité physique, regardons les chiffres officiels fournis par les statistiques israéliennes. En 2007, treize Israéliens ont été tués, dont quatre soldats engagés dans des affrontements armés et quatre colons. Dans le même temps, 404 Palestiniens ont été abattus par les Israéliens. A cet égard, les données prennent des proportions hallucinantes. Vous savez que je suis un ferme partisan de la non-violence, mais regardons les chiffres.
En 2000, le ratio entre le nombre de tués palestiniens par rapport au nombre de tués israéliens était de 4 pour 1. Pour chaque Israélien abattu, 4 Palestiniens étaient tués. En 2006, on est passé à un ratio de 27 pour 1 ! En 2007, de 31 pour 1 ! Et, pendant les trois premiers mois de 2008, on en est à 46 pour 1 !
Depuis 2000, environ 1 000 enfants palestiniens ont été tués. Depuis la conférence d’Annapolis, en novembre 2007, plus de 330 Palestiniens ont été abattus. Dont une quarantaine d’enfants. Cela n’a pas de sens de ne parler de sécurité que pour un seul camp. Alors que l’autre camp est privé de toute sécurité.
Pourquoi la situation s’est-elle tellement détériorée ?
A mon avis, pour trois raisons. A cause de la faiblesse du camp de la paix en Israël ; à cause de la faiblesse des Palestiniens ; et à cause du grand silence international. Les autorités israéliennes sont désormais convaincues qu’elles jouissent d’une totale impunité. Elles peuvent tout faire sans risquer la moindre sanction ou une quelconque critique sérieuse. C’est d’ailleurs pourquoi certains dirigeants politiques israéliens établissent maintenant un véritable apartheid.
Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Prenons l’exemple de l’eau, qui est un bien précieux et rare dans cette région semi-aride. La Cisjordanie, dans ses frontières de 1967, dispose, en moyenne, de 936 millions de m3 d’eau. Mais seuls 132 millions sont mis concrètement à la disposition des Palestiniens. Le reste, soit 804 millions de m3, sont réservés aux colons israéliens. Cela signifie qu’un Palestinien ne peut utiliser, par an, que 50 m3 d’eau pour tous ses besoins : boire, se laver, cuisiner, l’agriculture, l’industrie, etc. En revanche, chaque colon illégal dispose, par an, de 2 400 m3 d’eau ! 50 pour l’un, 2 400 pour l’autre : 48 fois plus ! Un vrai scandale.
L’ironie cruelle, c’est que, de surcroît, ce sont les Palestiniens qui, pour l’essentiel, financent cette eau. Un Palestinien paie 5 shekels [environ 1 euro] l’unité d’eau, alors que, pour la même unité, un colon débourse moins de la moitié de cette somme.
Pouvez-vous citer un autre exemple ?
Oui. En matière d’énergie, c’est la même chose. Au cours des dernières années, les autorités israéliennes ont détruit la seule entreprise qui produisait de l’électricité en Cisjordanie. Elles ont commencé par lui interdire l’achat de nouveaux générateurs. Puis, elles l’ont obligé à fournir de l’électricité aux colons à prix réduit. Résultat : elle a cessé de produire de l’électricité et se contente de l’acheter en Israël. Désormais, la Cisjordanie importe toute son électricité d’Israël. Là encore, elle est vendue deux fois plus chère aux Palestiniens qu’aux colons. Ceux-ci ne paient l’unité électrique que 6,3 shekels, tandis que les Palestiniens la paient 13 shekels.
De la sorte, les Palestiniens contribuent à financer leur propre colonisation. C’est d’autant plus injuste que la différence de richesse entre Israël et la Palestine est abyssale. Le revenu annuel moyen, par habitant, en Palestine était, il y a quatre ans, de 1 600 dollars [environ 1 000 euros]. Il n’est plus actuellement que de 800 dollars. Tandis que celui d’Israël s’élève à 24 000 dollars. Soit trente fois plus !
Malgré cet écart énorme, les Palestiniens sont obligés d’importer d’Israël la plupart des produits qu’ils consomment. Au prix du marché, qui est fonction du niveau de vie israélien. En somme, il nous faut vivre avec des produits aussi chers qu’en Israël, alors que nos revenus sont trente fois inférieurs...
Quand vous parliez d’ « apartheid », je pensais que vous feriez allusion à la barrière de séparation.
Oui bien sûr, il y a, en plus, ce Mur de l’apartheid, et puis des centaines de checkpoints qui empêchent la libre circulation des Palestiniens. Et il y a surtout, une « ségrégation routière ». Une incroyable mesure discriminatoire qui n’a jamais eu cours dans aucun pays. C’est une innovation de l’occupation israélienne. Cela n’a même pas existé en Afrique du Sud du temps de l’apartheid ; ni aux Etats-Unis du temps de la ségrégation raciale. Dans ces pays, il y avait certes des bus différents pour Blancs et Noirs, ou des bancs différents, dans les mêmes bus, pour Blancs et Noirs. Mais tous les bus circulaient sur les mêmes routes.
Ici, les autorités israéliennes d’occupation ont construit des routes exclusivement réservées aux colons et à tous les Israéliens. Interdites aux Palestiniens. Si, par exemple, moi, pourtant député du Parlement palestinien, ancien ministre, je venais à emprunter l’une de ces routes, ou ne serait-ce qu’à m’y promener à pied, je serais immédiatement arrêté et condamné à six mois de prison.
Cette ségrégation s’applique aussi aux Palestiniens de Jérusalem-Est. Ils n’avaient pourtant pas bougé de chez eux. Ils habitaient Jérusalem depuis des siècles. Ce ne sont pas eux qui sont allés en Israël. Mais un jour, en 1967, c’est Israël, par la conquête militaire, qui est venu chez eux. Et quelque 340 000 Palestiniens sont automatiquement devenus des « résidents temporaires ».
Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela signifie qu’ils sont en sursis. Que leur droit de résider à Jérusalem peut leur être retiré à tout instant. Un exemple : Israël accorde rarement un permis de construire aux Palestiniens de Jérusalem-Est et toujours après de très longues obstructions. Si l’un d’eux, parce qu’il veut se marier, décidait de construire une maison en Cisjordanie, il perdrait immédiatement le droit de résider à Jérusalem. Là où il est né !
Alors qu’un Juif venu de n’importe où dans le monde, dès qu’il arrive en Israël, se voit tout de suite attribuer la nationalité israélienne et a droit à une maison en Cisjordanie s’il le veut. Dès l’instant où il pose le pied en Israël, cette personne a plus de droits qu’un Palestinien né ici et dont la famille est ici depuis des siècles, sinon des millénaires.
Depuis des siècles, sinon des millénaires, les Juifs ont été victimes de ségrégations, de persécutions, de racisme, et même, en Europe, d’une monstrueuse tentative d’extermination. N’est-il pas normal qu’Israël accueille tous ceux qui souhaitent vivre à l’abri de l’antisémitisme ?
Je suis le premier à condamner l’antisémitisme. Et à reconnaître que les Juifs ont terriblement souffert du génocide nazi. Comme mon ami Edward Said, je dis que nous, Palestiniens, nous devons prendre conscience du crime monstrueux qu’a représenté l’Holocauste. Mais cela ne signifie nullement accepter l’idée que le génocide excuse le sionisme des souffrances infligées aux Palestiniens. Le fait d’avoir souffert tant de persécutions ne leur donne pas le droit de pratiquer, à leur tour, une politique de dépossession à l’encontre d’un peuple qui ne porte aucune responsabilité dans les crimes commis contre eux. Car, ici et aujourd’hui, c’est la politique de ségrégation et d’injustice d’Israël qui saccage des milliers de vies palestiniennes. J’ajouterais que ceux qui nous persécutent aujourd’hui ne sont pas les victimes directes de l’Holocauste. Je suis presque sûr que si celles-ci pouvaient voir ce que nous, Palestiniens, subissons, elles ne l’accepteraient pas. Car cela leur rappellerait leur propre souffrance.
Il y a des familles palestiniennes dont le mari et la femme ne peuvent plus vivre ensemble. Si l’un d’eux, par exemple, quitte Jérusalem-Est pour rejoindre l’autre en Cisjordanie, il perd sa résidence et souvent son gagne-pain à Jérusalem. C’est terrible.
Et encore plus terrible, ce silence international autour de toutes ces injustices. On en vient à penser que le monde ne veut rien savoir de notre tragédie. Qu’il ferme les yeux et se bouche les oreilles. Le malheur palestinien est orphelin.
Parlez-moi de votre organisation, Al Mubadara, l’Initiative nationale palestinienne.
Avec l’un des fondateurs de l’OLP, le Dr Haidar Abdel-Shafi [décédé le 25 septembre 2007], avec Ibrahim Dakkak ainsi que des personnalités comme Edward Said et d’autres intellectuels, nous avons décidé, en juin 2002, de fonder un nouveau mouvement, l’Initiative nationale palestinienne (INP) .
Nous avions été choqués par les accords d’Oslo, en 1993. J’avais moi-même fait partie de la délégation palestinienne à la Conférence de Madrid en 1991. Oslo n’était qu’un instrument pour tromper les gens. Son véritable but était de démanteler le projet de souveraineté palestinien. Les accords d’Oslo ont remplacé l’idée d’indépendance et de souveraineté par celle d’Autorité palestinienne. C’était un tour de passe-passe. En fait, Oslo a cherché à créer un bantoustan .
Pourquoi l’OLP a-t-elle accepté de signer de tels accords ?
Je pense que l’OLP est tombée dans un piège. Par ailleurs, Yasser Arafat était très inquiet. En devenant président de la nouvelle Autorité, il aurait dû cesser d’être le patron de l’OLP. Mais il ne voulait pas créer un leadership alternatif en permettant l’élection d’un nouveau chef de l’OLP à sa place. C’est pourquoi il a préféré diluer son organisation au sein de l’Autorité palestinienne.
Vous avez souvent accusé l’Autorité palestinienne de corruption.
Oui, nous avons dénoncé sa grande corruption. Une corruption indiscutablement encouragée par Israël, qui a confié à l’Autorité palestinienne le monopole de quantité de services et de travaux. Ce qui devait, inévitablement, entraîner des entorses, des fraudes, des enrichissements illicites. Alors, beaucoup de citoyens, écœurés par cette corruption se sont tournés vers le Hamas, organisation fondamentaliste certes, mais qui, à partir d’une position d’intégrité, dénonçait la malhonnêteté et l’avilissement moral de l’Autorité.
L’Initiative nationale palestinienne représente-t-elle une solution de rechange à l’Autorité ?
Pas seulement à l’Autorité. Nous pensons que la Palestine a besoin en effet d’une alternative. Mais pas fondamentaliste. Nous proposons une alternative non fondamentaliste. Et nous misons sur la non-violence. Non pas par opposition à la résistance. Car la résistance d’un peuple occupé est légitime, reconnue et autorisée par le droit international, à condition de ne pas faire de victimes civiles.
Vous êtes donc partisan d’une résistance non-violente ?
Oui. Notre idée c’est la résistance de masse non-violente. Je pense, par exemple, à la première Intifada ou « guerre des pierres » commencée en décembre 1987, qui a sauvé l’OLP du désastre. C’est un bon exemple de résistance de masse non-violente.
Si nous avions pu conclure les négociations avec Israël à ce moment-là, sans gâcher les résultats de la première Intifada [qui a duré jusqu’en septembre 1993], il n’y aurait pas eu d’Oslo, nous aurions une paix durable. Mais les Israéliens ont choisi de signer ces accords avec une direction de l’OLP qui était, à l’époque, affaiblie et fragile.
Aujourd’hui, la plupart des Palestiniens sont écœurés par le choix binaire auquel ils sont réduits : ou le Fatah, obéissant et corrompu, ou le Hamas, fondamentaliste religieux. L’INP constitue une autre option pour conduire la résistance palestinienne.
Vous pensez vraiment que la résistance non-violente est une option réaliste ?
Bien entendu. En partant d’une stratégie à quatre composantes : 1) fomenter une résistance non-violente de masse ; 2) aider les gens à résister, en stimulant leur résilience et en les aidant dans leur vie de tous les jours ; 3) s’appuyer sur un fort mouvement de solidarité international, comme celui contre l’Afrique du Sud ; 4) un leadership unifié.
Comment comptez-vous constituer une masse critique suffisante pour que votre stratégie ait des chances de l’emporter ?
Le Fatah et le Hamas s’appuient sur la force. Nous, nous misons sur la démocratie. La question de la démocratie est décisive pour atteindre le succès. C’est une pré-condition fondamentale pour la paix. Car une paix n’est durable que si elle est négociée entre deux formations démocratiques.
Une partie ne peut imposer une solution par la violence à l’autre. Si vous l’emportez par la violence, ce n’est pas démocratique. Aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, ni Hamas ni le Fatah ne sont démocratiques.
Au lieu de dépenser leur énergie à se partager les postes de l’administration, le Hamas et le Fatah feraient mieux de parier sur la démocratie. Car tous deux pratiquent des formes, particulièrement inacceptables, de violence interne : le clientélisme et le népotisme.
A cet égard, l’INP est très différente du Hamas et du Fatah qui demeurent enracinés dans les défauts et les travers de la société traditionnelle. Ils ont tendance à transformer leur parti en tribu. Je ne dis pas que les deux organisations sont identiques. Il y a des différences entre elles. Par exemple, le Hamas n’est pas corrompu, et il fait preuve, sur le plan politique, d’une grande cohérence. Mais, tous deux possèdent des caractéristiques communes. Notamment, ces penchants pour le clientélisme et le népotisme.
Quelles sont vos chances de réussir ?
Le futur dépend de notre capacité à convaincre les Palestiniens de l’efficacité de notre stratégie en quatre points, citée précédemment. De surcroît nous disposons d’un agenda social. Nous réclamons l’état de droit, les droits liés à la citoyenneté, les droits de la femme, les droits des enfants, des handicapés, les droits sociaux, bref, le respect intégral de tous les droits humains. Et cet agenda social nous le concevons très directement articulé à notre agenda politique.
Quelle formule politique préconisez-vous pour sortir enfin de cet interminable conflit ?
Nous pensons que la meilleure solution est celle des deux Etats. C’est la façon la plus facile d’arrêter toutes les souffrances. Mais je me demande si cette solution est encore viable. Car, pour que cela puisse se faire, Israël doit détruire le Mur de l’apartheid, stopper la colonisation et démanteler les installations des colons. Or il ne le fait pas. Et les colonisations – sauvages ou autorisées – se poursuivent et s’étendent. Songez qu’entre 1993 et 2006 le nombre de colons a plus que doublé. Ils sont plus de 230 000 à Jérusalem-Est et plus de 250 000 en Cisjordanie. Ils représentent déjà 25 % de la population de la Cisjordanie et occupent plus 40 % de notre territoire. Si cela continue, je ne sais pas ce qui va se passer. Mais je peux vous assurer que les Palestiniens n’accepteront jamais de devenir des sortes d’esclaves d’un bantoustan.
En revanche, je peux aussi vous garantir que, si les Israéliens acceptent la solution des deux Etats, sur la base de la Conférence de Madrid, tous les Palestiniens l’accepteront. Même le Hamas.
Et si non ?
Alors, il reste la solution d’un seul Etat dans lequel cohabiteraient Israéliens et Palestiniens. Une telle solution ne peut être viable que si cet Etat est vraiment démocratique, sans ségrégations, ni discriminations. Mon sentiment profond c’est qu’on doit se préparer à une longue lutte contre un nouveau type d’apartheid.
Que peuvent attendre les Palestiniens des Etats arabes ?
Le monde arabe est divisé, manipulé, y compris par Israël, l’adversaire le plus rusé qu’il ait jamais affronté. Il se trouve dans un piètre état pour des raisons internes : absence de démocratie, régimes instables. Et parce qu’ils sont instables et vulnérables, ces régimes ont besoin de l’Occident.
L’échec du monde arabe réside dans l’inexistence, en son sein, d’un seul régime vraiment démocratique. Méprisés politiquement et appauvris socialement, les citoyens se tournent alors vers le fondamentalisme religieux.
Mais il faut ajouter que le monde arabe se caractérise aussi par l’absence de nombreux droits, en particulier des droits des femmes et des droits des jeunes. Or la majorité de la population y est très jeune. En Palestine, par exemple, 70 % des habitants ont moins de trente ans. Ces jeunes ont besoin de changements, de visions nouvelles, de perspectives, bref, d’espérance. Et ils ne voient rien venir. Si on ne leur donne pas d’espoir, ces jeunes iront eux aussi vers le fondamentalisme.
Un des problèmes principaux des partis arabes traditionnels, c’est qu’ils n’ont pas fait de travail de formation de la jeunesse. Ils ont ainsi laissé le champ libre aux mouvements religieux.
En mars 2002, au Sommet arabe de Beyrouth une « initiative de paix arabe » a été proposée par l’Arabie saoudite. Pensez-vous qu’elle reste d’actualité ?
L’« initiative de paix arabe » se définit en trois points : 1) fin de l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la bande de Gaza et du Golan ; 2) droit au retour pour les réfugiés palestiniens ; 3) si ces deux premières conditions sont remplies, reconnaissance d’Israël par l’ensemble du monde arabe.
Mais Israël ne veut pas de cette solution. Il suffit de constater que la réaction israélienne à cette proposition a été de réoccuper la Cisjordanie en commettant un massacre . Ensuite, le 30 avril 2003, les Etats-Unis ont sorti de leur chapeau la « Feuille de route », précisément dans le but de contourner l’« initiative de paix arabe ». De toutes façons, l’expérience montre qu’Israël détruit systématiquement toute possibilité d’un Etat indépendant et viable palestinien.
Et, en général, le monde arabe laisse faire.
En effet. Surtout parce qu’il y a une très grande contradiction entre les ambitions des dirigeants arabes d’un coté, et de l’autre les aspirations des sociétés arabes. Les dirigeants sont le plus souvent coupés de leur peuple et s’en méfient.
Des extrémistes, en Israël, proposent d’expulser les Palestiniens au-delà du Jourdain. Cela vous inquiète-t-il ?
L’expulsion des Palestiniens est effectivement l’objectif ouvert et affiché des extrémistes israéliens. Mais c’est aussi l’objectif dissimulé, caché, masqué de l’ensemble de l’establishment israélien. Bien sûr, ils ne peuvent plus faire ouvertement ce qu’ils ont fait en 1948 et qu’a si magistralement dénoncé l’historien israélien Ilan Pappé . Aujourd’hui, ils se bornent à créer des conditions de vie insupportables pour les Palestiniens. Ils misent sur la lassitude et le ras-le-bol. Ils pensent que, puisque la vie est littéralement impossible ici, les Palestiniens finiront bien par s’en aller d’eux-mêmes. Ils nous encouragent à émigrer et partir.
Actuellement, les Israéliens voudraient rattacher Gaza à l’Egypte, comme avant 1967, pour ainsi se débarrasser de 40 % du problème palestinien.
En 1967, devant l’avancée fulgurante des forces armées israéliennes, certains Palestiniens sont partis. Mais la plupart sont restés. Parce qu’ils savaient ce qui était arrivé à ceux qui avaient fui en 1948 et qui se trouvent toujours, encore aujourd’hui, ici même en Cisjordanie ou à Gaza, au Liban ou en Jordanie, dans des camps de réfugiés. Ils ne voulaient pas subir l’humiliation et le calvaire des réfugiés-expulsés de 1948.
Vous aviez 13 ans en 1967. Vous souvenez-vous de l’arrivée des forces israéliennes ?
Bien sûr. J’étais très jeune à l’époque, mais je me rappelle que mon père nous a dit : « Nous restons. On ne bouge pas d’ici. Plutôt mourir sur notre terre que partir comme des errants sans foyer. » Ce choix de ne pas bouger est la plus grande réussite stratégique palestinienne. L’ironie, c’est qu’elle n’a pas été décidée par une équipe de dirigeants. Ce fut une décision collective adoptée spontanément par le peuple. Comme la première Intifada, déclenchée en décembre 1987. Cela montre que le peuple palestinien est en avance sur ses dirigeants. Et qu’il possède une incroyable aptitude à rebondir.
En 1967, nous ne sommes pas partis. Les Israéliens n’ont pas réussi à nous effrayer pour nous chasser. Nous sommes toujours ici. Et il faudra compter avec nous.
Au milieu de tant de violences, pourquoi continuez-vous de parier sur la non-violence ? N’est-ce pas un peu utopique ?
Beaucoup de gens disent que le seul langage que comprend Israël est celui de la force. En ce sens, Israël se comporte comme toutes les autres puissances coloniales. Car aucun Etat colonialiste n’a jamais compris pourquoi les gens qu’il colonisait ne voulaient pas de lui et désiraient qu’il parte. Ce fut le cas, par exemple, de la France en Algérie, ou celui de l’Angleterre en Inde, au Kenya ou au Yémen.
Mais, pour moi, la force n’est pas seulement militaire. C’est la force de la non-violence qui a mis fin au colonialisme en Inde et au régime raciste de l’apartheid en Afrique du Sud.
Si nous parvenons à mobiliser une majorité de citoyens palestiniens en faveur de l’idée d’une résistance de masse non-violente, je crois que nous commencerons à apercevoir la paix pour cette région. Une paix juste pour les deux parties, fondée sur la justice, les droits humains et la démocratie. Et débouchant sur une prospérité partagée.
Interviews:Bouteldja belkacem. Chanteur et pionnier du Raï « Je vis dans la précarité sans retraite ni ressources ».
Par K.Smail
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|El Watan|06|01|2009|
Bouteldja Belkacem, l’enfant terrible d’Oran et d’El Hamri, est une légende vivante du raï pionnier. Contre toute attente, celui qui a été révélé par le tube des années 1965 Gatlek Zizia vit dans la précarité. Un cri du cœur et chœur avec une grande générosité.
Belkacem, tout à l’heure, vous m’avez dit que vous étiez souffrant, on s’excuse, on ne savait pas... C’est juste une petite maladie (pour ne pas dire que c’est grave). Incha Allah maïkoun ghir el khir (restons optimistes). Je vais suivre un traitement. J’espère que d’ici le mois de mars, je serai guéri Incha Allah.
Vous ne voulez pas le dire par pudeur, vous vivez dans la précarité. Vous ne vivez pas de votre art... Vous savez, mes soins nécessitent une prise en charge, mais je n’ai personne pour me prêter assistance. Je suis seul, sans ressources. Je n’ai ni retraite ni pension. Ma épouse est sans emploi et je n’ai pas d’enfants qui travaillent.
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Depuis quand ? C’est depuis quarante ans que je suis comme cela. J’ai une fille mariée et une autre de 17 ans qui est lycéenne. Je ne vis pas de la musique raï depuis le 1er Festival de raï d’Oran en 1985, où on m’a remis le premier prix. Depuis, plus rien ! La précarité ! Une fois chaque an ou deux, l’on fait appel à moi pour participer à un concert, mais pour me payer, on me fait courir. Même le cachet n’est pas honoré. On laisse traîner deux mois, six mois et puis c’est le silence radio. Le concert de Sidi Bel Abbès, si ! L’hommage annoncé, programmé et affiché pour la clôture du festival de Sidi Bel Abbès n’a jamais eu lieu.
Cela vous a touché... Le premier jour, on m’a annoncé qu’on allait me rendre hommage, j’étais content. Mais, j’ai rien vu. Saha bark ! (pourvu qu’on ait la santé en arabe)
Pourtant, Bouteldja Belkacem est une légende du raï... Oui ! Mais comme je voulais faire du raï clean, propre... J’étais très fidèle au raï roots (racines). Je ne voulais pas changer le terme et le thème raï. Je voulais le laisser pur et brut de décoffrage. Un raï traditionnel et non pas hybride. Je ne voulais pas l’orientaliser ou l’occidentaliser, certes avec de temps à autre une nouvelle sensation orchestrale. Cependant, j’étais fidèle aux instruments traditionnels du raï.
Belkacem Bouteldja demeure celui qui a fait vaciller le trône de la reine du raï rural, cheikha Rimitti, dans les années 1960, alors à peine âgé de 13 ans... C’était le 11 décembre 1965, j’avais 13 ans. J’avais sorti alors mon tout premier 45 tours Gatlek Zizia.
Une reprise de cheikha El Wachma El Tmouchentia.... Oui ! Celle d’El Wachma. Avec le titre Gatlek Zizia, j’avais mis fin au règne de Rimitti Allah yarhamha, cheikha Habiba, cheikha El Wachma, Hakoum, Kaifouh de Témouchent... J’avais déstabilisé le marché du disque de l’époque.
Qu’est-ce qu’écoutait le jeune Belkacem Bouteldja ? J’écoutais beaucoup Abdelhalim Hafez et Brahim El Allami, quand on habitait El Hamri, le quartier où je suis né. J’appréciais Ahmed Saber, Blaoui Houari, Ahmed Wahby, Boudjemaâ (El Ankis), c’était mon ami intime, mon frère... J’aimais le chaâbi. J’ai écouté énormément Otis Redding, James Brown, George Brassens, Dalida, Alain Barrière, Charles Aznavour...
Et puis une belle rencontre, celle du duo d’enfer qui allait révolutionner le raï ancien : Bouteldja et Bellemou... Oui, c’était en 1974. C’était l’avènement du raï-pop. On animait alors les fêtes et les mariages avec Bellemou (Messaoud). On avait incorporé de nouveaux instruments. Le saxophone, la trompette, le tbal (tambour traditionnel) et les karkabou (percussions métalliques). Et moi, j’étais chanteur et joueur de derbouka (percussions).
Ce qui a donné le succès Zerga Ou Mesra avec Bellemou... Oui, c’était le boom. Le tube !
Et puis, le raïman Boutaïba Seghir... J’ai travaillé beaucoup avec Mohamed (Boutaïba Seghir) et Benfissa dans les mariages.
Qu’est-ce que cela vous fait-il que vous soyez les précurseurs du raï ? Oui, on a ouvert la voie (voix) du raï. Mais ce n’est pas terminé. Là, maintenant, j’espère que Khaled reviendra au raï roots. Il a la force et l’âme pour ça. Il peut revenir avec les qacidate (textes, poésies). Il en a encore dans le coffre.
Et les nouveaux chebs... Non ! Impossible ! Ils ne peuvent pas ! Parce qu’ils n’ont pas débuté avec l’ancien raï. Ils ont commencé avec un raï sophistiqué et numérique, alors que Khaled a débuté avec l’accordéon, l’oûd, la derbouka, le violon, le tambourin. Des instruments vivants, acoustiques mais pas assistés. Il connaît la musique. C’est un vrai raïman.
C’est votre fils spirituel... Exactement ! C’est mon fils, oui ! Il peut faire quelque chose. Et il sera mieux qu’il était au début. C’est le retour aux sources du raï.
Le raï est-il mort ? Non, je ne le pense pas. Est-ce que le rock est mort. Est-ce que le blues est mort ? Le raï, c’est la même chose. Le raï, c’est un phénomène musical. Cependant, le raï actuellement est sorti de son cadre. Il a perdu son âme qui est vivante mais pas conservée.
A l’époque, le raï était censuré... On ne passait ni à la radio ni à la télévision. Le raï était censuré. Ce n’est qu’à partir du 1er Festival du raï d’Oran en 1985 que les radios et télévisions commençaient à diffuser de la musique raï.
Sous le vernis du raïman se cache un grand amateur de poésie, de ch’ir el melhoun Abdelkader El Khaldi... Je suis d’obédience khladéen (rires). J’ai appris par cœur ses poésies. Bakhta que j’interprète diffère de celle de Khaled que je respecte. Je la chante wahrani-makhazni mais pas moderne. J’ai pris et appris des chouyoukh comme Hamada, Madani, Charef Bekheira avec la poésie El Hamman.
Il faudrait penser à éditer ce registre des poésies du ch’ir el melhoun à titre de préservation des musiques du terroir... Si tu es censuré à la radio, il n’y a pas d’archives.Tu n’existes pas, voilà.
Donc, vous n’êtes pas sollicité pour un projet d’édition... Oui, pourquoi pas. Je suis disponible pour une réalisation collégiale. Djamel Larroussi m’a annoncé depuis l’Allemagne qu’il était en train de produire un album pour Boutaïba Seghir. J’étais très content pour lui.
Interviews: Souhayr Belhassen« La région arabe est sinistrée ».
Par Nadjia Bouzeghrane
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|El Watan|14|12|2008| Ancienne étudiante en sciences politiques (à Tunis puis à Paris), journaliste correspondante pour Reuters et Jeune Afrique, Souhayr Belhassen a été la première à soulever, en 1978, dans les colonnes de l’hebdomadaire Jeune Afrique, l’existence d’une composante islamiste forte en Tunisie. Au sein de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH), elle a mené une campagne pour sauver de la potence 18 jeunes Tunisiens condamnés pour avoir participé aux émeutes du pain du 28 janvier 1984. Elle devient vice-présidente de la LDTH en novembre 2000, puis intègre le bureau de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme en 2004, lors du congrès de Quito. Elle deviendra présidente de la FIDH en avril 2007, lors du congrès de Lisbonne. Elle décide alors d’axer son mandat sur deux priorités : les droits des femmes et les migrations internationales.
Que retenez-vous du 60e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme ? Avez-vous le sentiment que les droits de l’homme dans le monde ont avancé ou à l’inverse régressé ?
Les années 1990 ont été les années d’or des droits de l’homme, une période marquée par beaucoup d’espoir avec la chute du mur de Berlin, tandis que dans certains pays, en Afrique, en Amérique latine, il y a eu basculement vers plus de démocratie. Les années 2000 ont été, au contraire, des années de désillusion, surtout après le 11 septembre 2001 où partout, après les Etats-Unis, il y a eu promulgation de lois liberticides sous prétexte de lutte contre le terrorisme. On a vu alors ces Etats s’enfoncer dans la régression au niveau des droits de l’homme. Ces lois liberticides étaient un prétexte pour des pays non démocratiques de mieux verrouiller le destin de leurs peuples et les institutions, pour d’autres il y a eu le pénitencier de Guantanamo. C’est la partie sombre du bilan, mais il y a des éclaircies importantes, notamment au niveau de la justice pénale internationale. Il y a des conventions internationales, des mécanismes et des normes qui, même s’ils ne sont pas activés par certains pays pour des raisons évidentes, ont le mérite d’exister. Notre rôle, en tant qu’organisation internationale des droits de l’homme, est de faire en sorte que ces mécanismes et ces normes avancent. Il y a aussi les institutions internationales telles que la Cour pénale internationale qui est une avancée réelle contre l’impunité. Il n’y a pas de paix sans justice.
Qu’en est-il de la situation des droits de l’homme dans la région arabe et plus particulièrement au Maghreb ?
Tous les pays arabes ne sont pas au même niveau en matière de respect des droits de l’homme. Il reste que la région arabe, si on la compare à l’Amérique latine ou même à l’Afrique, reste réellement sinistrée. Avec des avancées et des reculs. La Tunisie, par exemple, a connu des avancées dans les années 1970- 1980 ; aujourd’hui, même la contestation sociale y est punie. Dans le bassin minier de Gafsa, il y a eu des arrestations en masse, des procès sont tenus au quotidien, le 11 janvier 2009, il y aura un grand procès impliquant 32 personnes. Ce ne sont plus les opposants politiques, les islamistes, les gauchistes entre guillemets, ce sont ceux qui descendent dans la rue pour avoir un emploi qui sont réprimés. En Algérie, on s’achemine vers une présidence à vie et l’exemple tunisien est en train de faire des adeptes par une instrumentalisation de la Constitution pour se maintenir au pouvoir, ce qui est tragique. Le mot est adapté à la situation. Dans la région arabe, on assiste à un népotisme de la part de ceux qui sont au pouvoir. Ben Ali est au pouvoir depuis 21 ans. On succède à son père comme si c’étaient des monarchies.
Autrement dit, l’alternance politique est une perspective qui vous paraît lointaine ?
Au lieu d’aller vers l’alternance démocratique, on va vers des monarchies présidentielles. Des élections à 99% ça ne devrait plus exister et pourtant ça existe en Tunisie. Dans la région arabe, il y a des avancées, mais on ne les capitalise pas au niveau politique. Des transitions démocratiques, comme c’est le cas au Maroc, marquent malheureusement le pas. Dans ce pays, par exemple, la société civile est très vivante, réactive, il reste que le code pénal réprime encore les journalistes, qu’il y a eu des cas de torture.
La FIDH a-t-elle été saisie de cas de violation des droits de l’homme dans les territoires sahraouis occupés ? Quelle est la position de votre organisation à ce sujet ?
Nous avons envoyé une mission composée notamment de Mokhtar Trifi, président de la Ligue des droits de l’homme tunisienne et un vice-président de la ligue belge pour enquêter dans les territoires sahraouis. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas été autorisés à le faire. A la FIDH, nous nous positionnons à la suite d’une enquête.
Avez-vous été approchés par des militants des droits de l’homme marocains ou sahraouis sur ces violations ?
Nous avons été saisis par nos ligues marocaines qui nous ont signalé des arrestations, des manifestations réprimées… Mais moi, je demande à ce qu’une mission de la FIDH puisse faire une enquête, c’est vraiment indispensable pour nous.
Avez-vous des contacts avec les démocrates arabes qui œuvrent pour la promotion des libertés dans leurs pays ? Quelles formes de soutien la FIDH peut-elle leur apporter ?
Nous avons donné l’opportunité à des Syriens de sortir de leur pays pour avoir une formation sur les droits de l’homme au Caire. On vient de tenir une réunion à Amman, des conseils supérieurs de la magistrature, clé de voûte de la démocratie dans ces pays. On encourage les mouvements de démocratisation comme on a encouragé la justice transitionnelle au Maroc, au Liban, pour juger des crimes antérieurs, pour faire des enquêtes. On a fait une enquête sur la liberté d’expression et la liberté d’association qui a débouché sur un séminaire organisé au Koweit. Sur le monde arabe, nous avons des programmes entiers pour plus de démocratie. Selon les moments et selon les pays, nous abordons les questions relatives à la justice, à la liberté d’association et de presse, à la formation sur les droits de l’homme…
Et pour ce qui est des violences faites aux femmes ?
Sur la situation des femmes dans le monde arabe, nous menons une véritable campagne. La FIDH, c’est le droit au droit. Nous avons élaboré, avec l’association démocratique des femmes du Maroc, il y a deux ans, une campagne pour « l’égalité sans réserve ». Dans ce groupe de travail, il y a la Syrie, le Maroc, la Tunisie, des pays du Golfe, le Yémen.
Quelles sont les mesures de protection des droits des migrants que vous préconisez ?
Le 36e congrès de la FIDH à l’issue duquel j’ai été élue a été consacré à la question des migrants. Avec les femmes, j’en ai fait un des axes de mon mandat. Les femmes et les migrants sont des populations de non-droit. En Europe, il existe une directive qui bannit les migrants quand ils sont sans papiers ou quand les enfants sont emprisonnés. Ce n’est pas concevable. Pas un seul pays européen n’a paraphé la Convention sur le droit des migrants et leur famille. C’est le Sud qui donne l’exemple. Le Mexique a décriminalisé les sans-papiers. L’Europe paie pour que ses frontières soient repoussées jusqu’en Libye, au Maroc, en Tunisie, en Mauritanie par la création de centres de rétention. Ce sont des mesures scandaleuses. Il y a une migration d’asiatiques vers les pays du Golfe. Cette migration est inacceptable parce que c’est un tutorat qui s’exerce sur les femmes : dès qu’elles arrivent on leur retire leur passeport. C’est un esclavage moderne. On a tenu un séminaire à Doha sur ce sujet, qui a eu pour effet la préparation d’une loi, à l’initiative du ministère des Affaires sociales, sur la protection des travailleurs migrants.
Quelles sont vos priorités et vos urgences ?
Jusqu’à la fin de mon mandat, mes priorités sont au nombre de trois : la défense des défenseurs, la lutte contre l’impunité, l’universalité des droits, c’est-à-dire migrants et femmes. Les deux menaces qui pèsent sur l’évolution des droits de l’homme aujourd’hui, c’est le prétexte de la souveraineté des Etats et le relativisme culturel. Les droits humains sont indivisibles.
Interview: Yasmina Khadra : "Il n'existe pas d'opposition à Bouteflika".
Entretien réalisé Fayça lAlgerie Focus |11|12|2008|L’écrivain et directeur du Centre Culturel Algérien à Paris, Yasmina Khadra, s’exprime, dans l’entretien qui suit, de son dernier roman, de la censure en Algérie et du troisième mandat de Bouteflika 1- Ce que le jour doit à la nuit raconte l’histoire d’un algérien vivant parmi les français dans une Algérie colonisée. Pourquoi ce choix, et quel message vouliez-vous passer à travers ce livre ? Yasmina Khadra : Il n’y a pas de message, mais une nécessité littéraire de raconter l’Algérie coloniale en essayant de replacer chaque chose dans son contexte. L’histoire de l’Algérie est fascinante. Il me suffit d’ouvrir n’importe quel livre pour m’y diluer, traverser les générations et revivre des époques instructives, denses, chargées de repères aujourd’hui disparus ou travestis. Il me tenait à cœur de revisiter mon pays, d’essayer de le voir sous un angle personnel afin de mieux me l’approprier. Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Feraoun, Mechakra, Moufdi Zakaria, Al Khalifa, pour ne citer que ces monuments, m’ont largement initié. Camus, Gide, chacun avec son talent, parfois avec ses maladresses et ses approches révoltantes de morgue et de raccourcis (Guy de Maupassant, entre autres), m’ont interpellé. Je suis la somme de tous les écrivains qui m’ont nourri, la synthèse des livres qui m’ont éveillé aux êtres et aux choses. J’ai voulu, à mon tour, apporter ma pierre à l’édifice. Une pierre parmi d’autres. J’estime que notre pays reste encore, et encore à découvrir.
2- Le roman est une belle histoire d’amour, qui connaît des déchirements, mais qui finit par la réconciliation et le pardon. Aujourd’hui le passé reste toujours vif, et des tensions entre les deux rives de la méditerranée existent encore. Etes-vous optimistes pour l’avenir, sachant que la France sous Sarkozy, a permis à un certains moment aux partisans de l’Algérie française de tenir des propos blessants notamment à travers le fameux article 23, abrogé, qui glorifiait la colonisation française, particulièrement en Afrique du Nord ?
YK : Politiquement, il reste beaucoup à faire pour que l’Algérie et la France puissent un jour se regarder en face. Les calculs et les haines torpillent l’ensemble des initiatives louables, et les slogans séditieux supplantent parfois les chants et les prières. Bien sûr, l’immaturité d’une certaine élite politicienne, nostalgique et revancharde, fausse les débats, mais les peuples se doivent de dépasser les traumatismes afin de construire, ensemble, des lendemains moins incléments, plus raisonnables et plus justes. Glorifier la colonisation est une grossière manœuvre, une indélicatesse malencontreuse. Par respect pour les morts des deux camps, nous devons plutôt panser les blessures et ranger au placard le chauvinisme et la cocarde qui ne sont, en réalité, que des artifices pour noceurs déphasés. 3- Votre roman, n’a pas été cité pour les grands prix littéraire en France. Votre vive réaction dans le journal Le Parisien a crée une polémique dans le milieu littéraire parisien. Pensez-vous êtes victime du racisme ?
YK : Je n’aime pas l’injustice, et je la dénonce partout où je la rencontre. J’ai dit ce que je pense de ces institutions, et c’est tout. Pour qu’un écrivain avance, il faut qu’il tourne la page. En ce qui me concerne, c’est chose faite. Ce qui m’importe est mon lectorat. 4- « Ce que le jour doit à la nuit » vient de recevoir deux distinctions : il est élu le meilleur roman de l’année 2008 en France et a décroché le Prix du roman France télévision 2008. Cela vous satisfait-il ? . YK : Je crois qu’une dyslexie bien de chez nous rend la réception de mes propos totalement biaisée. Je n’ai pas parlé de la France, ni de Paris, mais du petit milieu parisien. La France est le pays qui m’a le plus soutenu. De la Médaille d’or de l’Académie française à la Légion d’honneur, du prix des Libraires à ceux des lecteurs, des critiques aux lycéens, jamais aucun pays ne m’a renouvelé avec autant d’enthousiasme sa confiance. Je n’ai jamais réclamé de prix. J’ai eu le courage intellectuel de mettre le doigt sur une absurdité. 5- Que pensez-vous du dernier salon du Livre d’Alger et de la censure qui a frappé certains écrivains algériens et étrangers. Quelle votre réaction au limogeage d’Amine Zaoui ?
YK : Le Salon d’Alger se doit de s’ouvrir aux idées, aux débats et aux rencontres plurielles. Il est impératif de le confier aux professionnels, et non aux fonctionnaires. C’est un rendez-vous ambitieux et un territoire de découverte et de conquête. C’est aux journalistes, aux éditeurs et aux Amis du livre qu’échoit la mission de l’organisation à tous les niveaux : conférences, signatures, attributions des prix littéraires, etc. Or, le Salon d’Alger est confié à des fonctionnaires qui, souvent, risquent leur poste à la moindre erreur, d’où ces précautions excessives qui bloquent des livres dans les ports, excluent des auteurs controversés, imposent la censure et fausse l’ambiance festive censée enthousiasmer les foules et les convives. Quant au limogeage d’Amine Zaoui, il rappelle des centaines d’autres limogeages qui s’opèrent dans le monde. J’ignore ce qui s’est passé et n’ai pas d’avis à donner là-dessus. Ce que je sais, c’est qu’Amine Zaoui s’était beaucoup investi dans son travail. Il a apporté un souffle formidable à la BN et lancé des projets titanesques à travers le pays, telles les caravanes du livre, les mille bibliothèques. Il a enrichi le programme de la BN en y conviant des intellectuels et des poètes de grande envergure. 6- Quand vous êtes arrivé au CCA de Paris, vous l’aviez trouvé moribond. Qu’est-ce que vous avez pu réaliser comment changements depuis vous que dirigez ce centre et quels sont vos projets d’avenir pour cet établissement?
YK : Je l’ai trouvé à l’image de la mentalité des Algériens : livré à lui-même. Un CCA détesté par les siens, isolé dans sa convalescence, et boudé par ceux-là mêmes qui sont censés lui insuffler de l’audace et de l’engouement : les artistes et les écrivains qui n’arrivent pas à dissocier le Régime de l’Algérie. Cette mentalité a la peau dure. Elle refuse de s’assagir, et c’est dommage. J’essaye de m’appuyer sur quelques bonnes consciences pour faire avancer les choses, et j’y arrive bien. J’ai envoyé 3 universitaires d’Algérie aux USA, et il y en aura d’autres ; je suis en relation avec certaines universités européennes pour provoquer des projets universitaires avec l’Algérie ( tel l’IEP d’Aix-en-Provence ), et j’essaye d’élargir les champs de manœuvre du CCA en me joignant à des projets collectifs et internationaux dans le domaine artistique. Cependant, je reste perplexe quant au support médiatique qui devrait accompagner les efforts consentis. D’éminents artistes viennent exposer au CCA, des conférenciers et des personnes intéressantes y sont invités, et nos médias préfèrent regarder ailleurs. J’ignore s’il s’agit d’un état d’âme, d’une hostilité viscérale pour la chose culturelle ou d’une connivence assassine; dans les deux cas de figure, c’est triste. 7- que pensez-vous du troisième mandat de Bouteflika ?
YK : Que c’est un aboutissement naturel. L’opposition étant devenue une rente. Seuls les Islamistes militent concrètement, avec détermination et efficacité. Ils disposent d’une vraie doctrine et s’appuient sur une stratégie réaliste et gérable pour un projet de société clairement défini : un état théocratique. Les autres partis ne sont que des caisses de résonnance durant les élections, et des caisses noires en temps de jachère et des siestes post-digestives.
Interview: Entretien acec le journaliste Antoine Sfeir «Le monde arabe est dans une impasse meurtrière»
Entretien réalisé par O.Hind |L'Expression |29|11|2008|
Ce qui est dramatique est que des peuples sont contre leur propre Etat.
En marge de la conférence de presse donnée mercredi dernier, au Centre culturel français d’Alger, le directeur de la revue Les cahiers de l’Orient a accepté de répondre à nos questions, et se révélant ainsi un homme ouvert à toutes les solutions politiques comme alternative au règlement des conflits qui secouent les pays arabes, a fortiori en Algérie, sans trop se prononcer sur le nouveau président américain, qui, selon lui, «n’a rien fait encore...». Antoine Sfeir s’est révélé à nous comme un homme d’analyse et d’ouverture...Ce qu’est véritablement un journaliste.
Le monde arabe ne va pas bien. Israël a interdit tout vivre en Palestine... Ecoutez le monde arabe va mal. Il est dans des impasses meurtrières, dans des conflits. Les peuples sont contre les peuples, les Etats sont contre les Etats. Ce qui est dramatique est que des peuples sont contre leur propre Etat. Cela vient surtout du déficit du savoir, de la transmission du savoir dans ce monde arabe. Aujourd’hui le monde arabe est devenu quelque chose de virtuel. Il n’y a plus de réalité qui s’appelle le monde arabe. J’utilise souvent le mot «espace arabe», mais aujourd’hui on a aussi des occasions à ne pas rater. Comme par exemple construire ou reconstruire la Méditerranée. N’oublions pas que nous y avons été - je parle de la rive Sud - des éléments fondateurs et là aussi, il ne faut pas avoir la mémoire courte. Rétablir la transmission du savoir, reconstruire nos identités et notre environnement méditerranéen et à partir là, ça pourrait aller mieux. J’ai été surpris agréablement de la journée qui s’est passée hier ou avant-hier sur la Palestine. Le Président lui a donné un caractère national. C’est quasiment le seul pays arabe qui a fait ça. Et donc ça ne fait que me rassurer.
Justement j’en arrivais à ce sujet, que pensez-vous du projet de l’Union pour la Méditerranée? L’Union pour la Méditerranée ça ne veut rien dire. C’est un projet de l’Union européenne. Qu’elle en parle avec la Ligue arabe et l’Union africaine. L’Union méditerranéenne était une idée géniale et cette idée, certains ont pleuré, d’autres l’ont boudée et d’autres ont tapé sur la table, est devenue Union pour la Méditerranée. La montagne a accouché d’une souris et d’une souris qui marche à trois pattes. L’Union méditerranéenne était une merveilleuse occasion pour précisément rebâtir un espace dans lequel il y avait plusieurs peuples, plusieurs nations et comme disait Voltaire: «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai pour que vous puissiez le dire.»
Un mot à propos de l’avènement de l’actuel président des USA Barack Obama... Je dis qu’il n’a encore rien fait. Donnons-lui l’occasion de faire et on verra ensuite. Je disais tout à l’heure que les USA sont communautaristes, en France on ne l’est pas. C’est dans ce sens là que je dis que je ne veux pas être communautariste. On est en train de sanctifier Obama. Avant d’en faire un saint, voyons ce qu’il va faire. Il fait des miracles tant mieux. Je serais le premier à applaudir, mais je ne veux pas entrer dans cette obamania aveugle. Obama n’est pas Européen, n’est pas de gauche, c’est un Américain, et à partir de là, on verra ce qu’il va faire. Je souhaite qu’il fasse des miracles. Je l’applaudirais. Je l’attends sur l’Irak, sur la Palestine, sur l’Afghanistan. A la limite, c’est un problème beaucoup plus stratégique et économique qu’autre chose. Moi, je l’attends sur des décisions pratiques, concrètes. Une fois qu’il les prendra en charge, je le jugerai là-dessus. Je ne veux pas lui faire un procès d’intention, ni dans un sens ni dans l’autre.
Interview: Immigration, lutte contre le racisme et rapport à l’autre à travers la bande dessinée.
Entretien réalisé par Naïma Yahi |Confluences méditerranée |23|11|2008|
Domaine littéraire à part entière, la bande dessinée aborde des thématiques et des genres très variés. Certains de ses auteurs se sont penchés sur des questions de sociétés et ont abordé les questions liées à l’immigration et au racisme : des auteurs issus de l’immigration s’en sont saisis comme moyen d’expression, des initiatives de lutte contre le racisme l’utilisant comme média se développent, des articles sur la façon dont d’autres cultures se saisissent de ce moyen d’expression avec des particularités propres sont publiés sur les sites de BD, etc.
L’immigration à travers la BD , entretien avec Farid Boudjellal
Farid Boudjellal est un artiste reconnu dans le milieu de la bande dessinée en France. Mettant en scène dans Les Soirées d’Abdulah, ratonnade, l’histoire d’un immigré algérien dans les années 1970, il exprime les conditions difficiles des immigrés en France. Avec son album Les Beurs, il s’intéresse sur un ton plus léger aux enfants de l’immigration algérienne. Farid Boudjellal s’est fait une place en alliant un discours et des dessins originaux. Ses albums font écho aux changements culturels qu’a connus la société française dans ces années 1970-1980.
Farid Boudjellal, qui êtes-vous ?
Je suis avant tout moi-même. Je suis issu de différentes cultures. Mon père est né en Turquie, d’un père algérien et d’une mère arménienne. J’ai été élevé dans la religion chrétienne ainsi que musulmane et je suis né à Toulon. Ma personnalité s’est forgée de toutes ces différences. Elles m’ont permis d’acquérir une curiosité du monde, une vision fraternelle des religions qui véhicule toutes le même message : celui du pardon. Concernant mes origines, j’ai appris à l’âge de 28 ans que j’étais un «Beur» ! Ça n’a pas vraiment changé ma perception des choses… mais j’ai pu prendre du recul par rapport à cette identité. Je suis né en 1953, j’ai pu jouer de ça dans mes bandes dessinées. Quand j’ai publié L’oud, c’était dans l’air du temps mais ce n’est pas pour cette raison que j’ai abordé l’histoire de la famille Slimani. Ma motivation première était de témoigner d’une présence, de la présence de l’immigration algérienne en France avec ses spécificités. Quelles sont vos influences ?
Je suis de culture ouvrière, celle de mes parents, autant dans mes dessins que dans mes textes. Mon père nous ramenait des BD comme Kiwi ou Black le Roc. Cela a bercé mon enfance ainsi que celle de mon petit frère. Notre père nous a vraiment initié à la BD et j’ai toujours voulu par la suite en faire mon métier.
Comment en êtes-vous arrivé à publier ?
Ce sont les éditions Glénat qui m’ont découvert. J’ai publié mes premiers comics dans Circus, c’était Les soirées d’Abdulah, une BD sur un immigré de la première génération qui souffre du racisme au quotidien. Je m’étais approprié tout le vocabulaire d’insultes «bicot, raton….» et j’ai voulu le vider de son sens, exprimer la violence du racisme à travers un humour que je voulais caustique ; depuis je me suis apaisé. J’ai ensuite abordé différents thèmes de notre culture, comme le ramadan, l’acculturation en France… tout ça à travers l’autodérision ; c’était une nouveauté pour nous. Aujourd’hui, cela paraît un peu plus logique mais, à la fin des années 70, ce n’était pas aisé.
Comment a été perçue votre oeuvre dans la communauté algérienne ?
On m’a un peu reproché, notamment dans L’oud, de ne pas donner une image positive de l’immigré, mais je ne suis pas un militant anti-raciste, comme je vous l’ai dit précédemment ; je suis dans une logique de présence, d’expression, et je crois que toute notre génération d’artistes d’origine algérienne s’est positionnée de la sorte, tel Mehdi Charef, Azouz Begag… ces auteurs des années 80. Nous voulions ouvrir un champ d’expression, de représentation. Aussi, je pense que les prochaines générations issues de notre communauté auront plus de latitude pour vraiment créer des chefs-d’oeuvre. Nous, nous n’étions que les détonateurs nécessaires à l’expression des jeunes issus de l’immigration algérienne. Nous avions un message à donner, une parole à prendre. Nous avions une responsabilité qui ne nous permettait pas de ne produire que de l’art. Nous avons eu ce combat à mener.
Dans votre premier album, vous nous parlez d’Abdulah, issu des premiers immigrés qui sont venus s’installer en France après la guerre d’Algérie ; ensuite, avec Les Beurs, vous abordez la vie de leurs enfants… Pourquoi l’album sur Abdulah paraît-il plus grave, plus violent que Les Beurs qui est traité sur le mode de l’humour ?
Mon premier album est l’expression d’un traumatisme. Je me suis ensuite réconcilié avec les choses, une fois que j’ai réussi à exorciser les mots racistes et dénoncé les non-dits. L’album Les Beurs que j’ai publié avec Larbi Mechkour, c’est un album tous publics ; c’était un mélange des Mille et une nuits et de culture de banlieue. C’est un témoignage de ces années-là, des années 80. J’ai collaboré à de nombreuses affiches, par exemple pour Convergence 84 [Ndlr : Convergence 84, est le nom de la seconde Marche des Beurs dont le principe était de converger en mobylette vers Paris avec un réseau de villes étapes pour revendiquer l’égalité des droits et le droit à la différence pour les populations immigrées], des articles… On avait besoin de témoigner de notre existence ; on se posait beaucoup la question du retour ; on vivait dans ce mythe de revenir sur la terre de nos origines. A l’époque, j’ai pensé sérieusement à m’installer en Algérie. Nous avons hérité de la nostalgie de nos parents. Et puis, il y avait la politique du million… Les immigrés n’étaient plus indispensables à la société française ; alors, pour moi, il fallait affirmer notre présence ou partir.
Vous êtes l’un des rares à voir mis en avant la figure de l’immigré, de l’ouvrier célibataire de la première génération…
Oui mais, dès mon album L’oud, je représente assez vite la réalité culturelle qui oppose les deux générations : j’ai voulu étudier l’évolution de la famille Slimani avec ses contradictions, ses joies et ses doutes. Tout est dit quand le jeune personnage dit à son père qu’il croyait que Mahomet était mort crucifié sur une croix ! La transmission de la religion et de la culture se brouille avec une installation plus sédentaire en France. A travers la saga de cette famille, j’ai voulu montrer un aspect positif du phénomène de l’immigration. Les Slimani sont comme les autres familles, ni plus, ni moins. (…)
Interview: Un expert du climat appelle à "un sursaut de l'homme"
Entretien réalisé par Laurent Carpentier |Le Monde|14|11|2008|Né en 1932 à Besançon, père de la glaciologie moderne, Claude Lorius doit recevoir, mercredi 12 novembre, à Tokyo, le prix Blue Planet, l'une des plus prestigieuses récompenses internationales dans le domaine de l'environnement. En 1987, avec Jean Jouzel et Dominique Raynaud, il a été le premier à exploiter la présence de CO2 dans les carottes de glaces polaires pour établir un lien expérimental entre changements climatiques et concentrations des gaz à effet de serre.
Un peu plus de vingt ans après vos travaux publiés en 1987 dans la revue Nature, tout le monde se pose la question : est-ce réversible ?
Honnêtement, je suis très pessimiste... Sur les CFC (chlorofluorocarbures), on voit bien que l'arrêt de leur utilisation a permis de réduire le trou dans la couche d'ozone, mais en ce qui concerne la crise climatique, on sait que même si on stabilisait aujourd'hui les émissions de CO2, ce gaz à effet de serre ne disparaîtrait pas pour autant. Il est là pour un moment...
Il est difficile de dire si on a dépassé les limites, mais il est évident qu'on va subir un réchauffement : on prévoit d'ici la fin du siècle un bond climatique qui pourrait être équivalent à celui que la planète a franchi en dix mille ans pour passer de l'âge glaciaire à l'holocène ! Et je ne vois pas que l'homme ait actuellement les moyens d'inverser la tendance.
Poussant jusqu'au bout la logique d'un dérèglement du climat, certains évoquent aujourd'hui le retour d'une ère glaciaire. Est-ce envisageable ?
Dans un certain nombre de milliers d'années... Aujourd'hui, c'est totalement hors de propos ! Les périodes de réchauffement et de glaciation montrent des cycles de 100 000 ans, dus à la trajectoire de la Terre autour du Soleil en suivant une ellipse qui s'altère très légèrement, mais suffisamment pour modifier le climat sur ces très longs termes. Ce qui est nouveau, et que nous avons montré avec l'analyse des bulles d'air emprisonnées dans la glace, c'est que désormais l'homme, en multipliant les gaz à effet de serre, a accéléré un cycle de réchauffement sur un très court terme.
Rapide, irréversible... Cela ressemble tout de même à un scénario catastrophe.
Je ne crois pas que l'homme va disparaître. Les paysages vont changer, les glaciers vont fondre : la liste des impacts est impressionnante parce que, sur cette question, tout est interdépendant... Ainsi, si le permafrost - ce couvercle de glace qui recouvre les sols arctiques - fond, il va libérer du méthane qui, en retour, va accentuer l'effet de serre et aider ainsi à la fonte des glaces. Et plus la surface de celles-ci diminue, plus leur pouvoir réfléchissant disparaît, amplifiant encore le réchauffement...
C'est sûr, nous aurons des catastrophes, des cataclysmes, des guerres. Les inondations, les sécheresses, les famines s'amplifieront, mais l'homme sera toujours là. Ce que nous devons comprendre, c'est que nous entrons dans une nouvelle ère, l'anthropocène, où pour la première fois dans l'histoire de la Terre, l'homme gouverne l'environnement. Il est la première cause des menaces et modifications qui pèsent sur la planète : à lui de savoir ce qu'il veut en faire et comment il va se comporter avec elle.
Une nouvelle ère ?
L'idée n'est pas de moi, mais elle est essentielle dans la compréhension des évolutions du monde dans lequel nous vivons. C'est le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, qui - le premier - a associé le début de l'anthropocène à l'augmentation des concentrations en CO2 telle que l'a montrée l'analyse des glaces. Mais cet impact humain ne concerne pas seulement le climat. L'occupation des sols, l'utilisation des ressources, la gestion de nos déchets sont autant d'agressions à la planète qui relèvent de l'homme et le menacent.
Pour le réchauffement climatique, la question de l'énergie est le levier essentiel. Au XXe siècle, alors que la population était multipliée par quatre, la consommation d'énergie dont dépendent les émissions de gaz carbonique était multipliée par 40 ! Certains affirment aujourd'hui que la courbe d'augmentation de la population va se calmer. Sans doute. Mais la courbe de la consommation d'énergie, elle, n'a aucune raison de plonger !
Si l'homme est responsable, gardien de cette Terre, quels moyens a-t-il de la sauver ?
Pour le coup, ce n'est pas mon domaine de compétence... Je ne sais pas. Et c'est là que réside mon pessimisme : je ne vois pas comment on va s'en sortir. Le problème majeur est la question de l'énergie. Il faut arriver sur ce plan à une gouvernance internationale, mais ce n'est pas possible actuellement, ou en tout cas je ne vois pas comment... Regardez le Grenelle de l'environnement ! C'était un bel effort, mais au final, il n'y a pas l'argent suffisant pour mener une politique efficace à court terme... La moindre velléité de mettre une taxe sur les 4×4 rend les politiques fébriles de devenir impopulaires... et ce n'est pas en habillant Total en vert qu'on va changer quoi que ce soit.
N'existe-t-il pas de possibilité d'un nouvel ordre économique basé sur le développement durable ?
Le développement durable est une notion à laquelle je ne crois plus. On ne peut pas maîtriser le développement. Et pour être durable, il faudrait être à l'état d'équilibre, or cet équilibre n'existe pas. C'est un terme trompeur. Avant, j'étais alarmé, mais j'étais optimiste, actif, positiviste. Je pensais que les économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses. J'étais confiant dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd'hui, je ne le suis plus... sauf à espérer un sursaut inattendu de l'homme.
Interviews: Yasmina Khadra : « Il faut être dissident pour être perçu».
Entretien réalisé par O.Hind Expression |12|11|2008|
«Dire que le cinéma algérien est convalescent est une grave méprise. Il revient en force, il revient au galop, naturel, lucide, ingénieux.»
Entier, intègre et polémiste, car profondément honnête, Yasmina Khadra ne laisse jamais indifférent. Il était récemment président du jury des «Journées cinématographiques de Carthage» où il en est revenu ébloui par certains films dont les algériens La maison jaune de Amor Hakkar et Masacardes de Lyès Salem qui marquent un retour en force de notre cinéma, sur le plan qualitatif bien entendu. Dans cet entretien, l’auteur de L’Attentat revient sur ses dernières «sorties» médiatiques, sa position envers les institutions littéraires en France et évoque les raisons de son rejet par celles-ci, tout en se félicitant de la fidélité de ses lecteurs.
Ce qui est de loin l’essentiel à ses yeux. Yasmina Khadra, toujours tourné vers l’avant, parle également de ses projets, partagé qu’il est entre la promotion de ses livres, l’écriture notamment de scénarios et la gestion du Centre culturel algérien à Paris. En somme, Yasmina Khadra est un homme alerte, qui espère plus de la vie que des prix...
L’Expression: Je commencerai d’abord par vous demander ce qui vous a poussé à accepter d’être le président du jury de ces JCC et la raison, selon vous, pour laquelle on vous a sollicité pour présider cette compétition de films cinéma, sachant que vous-mêmes n’êtes pas cinéaste? Yasmina Khadra: J’ignore la raison du choix des organisateurs, cependant cela m’a fait plaisir. J’ai été sollicité par d’autres jurys, en Algérie, en France et en Belgique, mais Carthage m’a séduit. C’était l’occasion pour moi de découvrir Tunis, et mes lecteurs tunisiens. Je ne suis pas cinéaste. Cela ne m’empêche pas d’être cinéphile. J’ai aussi signé quelques scénarios et le cinéma m’intéresse et s’intéresse à mes romans. C’est un monde fascinant, sur les écrans et dans la vie. Et j’espère n’avoir pas déçu les amis des JCC.
Quelle appréciation faites-vous aussi de ces JCC dont vous étiez l’honorable président? J’ai été agréablement surpris par l’audace, le talent et la générosité des films sélectionnés. Certains d’entre eux n’avaient pas grand-chose à envier aux films occidentaux. Nos cinéastes ont acquis un savoir-faire considérable. On voit bien que l’apport financier, par endroits, était dérisoire, mais le génie des réalisateurs a supplanté ce manque, et certains nous ont particulièrement scotchés à nos sièges. Je suis absolument persuadé qu’avec un minimum de soutien, notre cinéma va exploser. Les JCC sont un rendez-vous important. Certes, des petits dysfonctionnements ont été relevés par-ci par-là, mais à aucun moment nous n’avons eu l’impression que l’on trichait. Les organisateurs se sont défoncés avec les moyens du bord, ont oeuvré nuit et jour pour donner au festival un rayonnement international crédible et stimulant. Les membres du Grand Jury ont joué le jeu jusqu’au bout, avec honnêteté. L’ambiance était sereine.
Aviez -vous eu des difficultés à départager les films en compétition? Teza nous a immédiatement interpellés. Il a fait l’unanimité dès le premier tour. C’est un film fabuleux, d’un courage et d’une lucidité à couper le souffle. Hailé Gérima m’a littéralement bluffé. Il est tout simplement divin. Son combat, pour faire son film, a duré 14 ans, pourtant, à aucun moment on ne l’a perçu. C’est une fresque saisissante d’intégrité et de sobriété. Khamsa et Laïla’s birthday ont bataillé pour le Tanit d’argent. Les 2 films sont admirables d’intelligence et d’adresse. Par ailleurs, tout le monde a été épaté par les deux productions algériennes en compétition. Mascarades a surpris plus d’un. Il a été le plus applaudi dans la salle, et les éloges ont rapidement gagné les rues de Tunis. Un régal. Une bouffée d’air extraordinaire. Pour un premier long métrage, c’est carrément magistral. Désopilant, intègre et génial. Lyès Salim a convaincu tout le monde, grands et petits. Il a obtenu le Tanit d’or des Juniors et le Prix de la Première oeuvre. Nous avons hâte de le proposer aux Amis du CCA à Paris puisqu’il est programmé le 21 novembre à 18h30. Les gens vont adorer. Autre merveille: La Maison jaune de Hakkar. Géant! Splendide! Quelle intelligence! Il a bouleversé le jury et le public. J’ai été enchanté, heureux comme un mioche devant un aquarium. Dire que le cinéma algérien est convalescent est une grave méprise. Il revient en force, il revient au galop, naturel, lucide, ingénieux. Un vrai bonheur. D’autres films ont été réussis, tels Les Coeurs brûlés (Maroc), Whatever Lola wants, qui est un coup de maître dans le style hollywoodien. Ils n’ont pas obtenu de prix certes, mais ils ont enthousiasmé le public. Globalement, je suis sorti de cette tornade souvent ébloui et confiant quant à l’avenir du cinéma arabo-africain.
En tant qu’écrivain, où en êtes-vous justement avec certains de vos livres devant être adaptés à l’écran, nonobstant la série sur Les aventures du commissaire Loeb dont le tournage débutera bientôt et dont la réalisation échoit à Bachir Derrais? Une série de 6 heures n’est pas une sinécure. Je travaille au scénario. Très difficile de diriger un centre culturel, de faire la promotion de son livre et d’écrire. J’essaie de gérer tout ça avec équité. Mais le scénario avance. J’espère offrir à la télé algérienne des moments heureux.
Il y a quelques semaines, vous avez dénoncé en France le fait que votre nom n’apparaisse sur aucune liste de prix littéraires: un mot là-dessus? Contrairement à ce qui a été rapporté, je n’ai pas parlé des Prix, mais j’ai déploré l’attitude des institutions littéraires affichée à mon encontre. Je rappelle seulement que cette disqualification systématique cible en particulier les Algériens qui ne sont pas conformes à une certaine idée parisianiste. Mouloud Mammeri l’avait subie, à son époque, avec son magnifique Le Sommeil du juste. Kateb Yacine n’a rien obtenu de ces gens, bien que Nedjma soit devenu un livre culte. Assia Djebar et Mohammed Dib ont postulé au prix Nobel sans jamais convaincre le Goncourt. Plus récemment, Rachid Boudjedra, qui a réussi un formidable coup d’éclat avec La Répudiation, on lui avait préféré autre chose. Pour Paris, comme pour l’Europe, pour être écouté, il faut s’inscrire dans la dissidence. Il y a une semaine, j’ai été convié à une rencontre avec les parlementaires au Parlement européen à Bruxelles. J’ai dit à la télé de cette énorme institution, à propos du dialogue culturel, que leur approche de notre culture est biaisée. Pour eux, il faut être dissident pour être perçu. Ils se fichent royalement de nos arts, de notre talent, de notre érudition. Les seuls tremplins qu’ils nous proposent sont la prison, les tracasseries avec le Pouvoir, si bien que certains de nos intellectuels privilégient la provocation outrancière pour choquer, déclencher des réactions extrêmes et susciter l’intérêt. C’est l’ère du néodonatisme qui revient. Encore une fois, je ne revendique ni les prix ni la reconnaissance, mais l’honnêteté. Je suis très content de mon parcours. J’ai mon lectorat et une critique qui me soutiennent, et cela me suffit.
Pensez-vous que cela est dû à l’histoire de votre dernier roman Ce que le jour doit à la nuit et dont la trame se situe pendant la guerre de Libération nationale? Non. Bien sûr, ces vénérables juges et fossoyeurs de notre talent auraient préféré que mon roman soit écrit par un écrivain de leur camp. Quand la sagesse et la générosité viennent d’un Algérien, ils ne le supportent pas.
Adonis a exhorté récemment les Arabes à ne plus penser au prix Nobel, faisant allusion à l’impossibilité de l’obtenir, qu’en pensez-vous? Un prix dicté par des raisons politiques donc? Adonis est libre de dire ce qu’il veut comme je suis libre de penser comme je l’entends. Mon seul souci est de continuer d’écrire et de mériter le soutien de mes lecteurs. Le prix Nobel, c’est beau, mais la vie est plus belle. Et il y a d’autres joies en ce monde.
Un mot aussi sur votre discours prononcé au Parlement européen et le prix que vous venez de recevoir de la part de France Télévisions, cela vous conforte-t-il dans vos idéaux? C’est un prix de lecteurs. Un prix loyalement défendu, démocratique et sans enjeux commerciaux. Ce qui est rassurant. Je tiens, tout de même, à signaler que mon roman, même disqualifié d’office, se porte bien. Il s’est vendu à plus de 100.000 exemplaires en deux mois de parution. Mes lecteurs viennent me voir dans les salons, et je puise dans leurs propos une confiance et une sérénité magiques. Le reste, les propos que l’on attribue, la paranoïa des détracteurs, la grossièreté de leurs réactions et les calomnies qu’ils propagent à mon sujet les renvoient à leur propre misère. Je n’ai que chagrin pour eux.